Par Anouk Dunant Gonzenbach
« C’est un moment vécu où la main transcrit quelque chose qu’on ne connaît pas ». Je l’écris fébrilement sur la feuille blanche, cette phrase de Jacqueline dont je viens de faire la connaissance, mais en réalité je devrais la dessiner, la phrase.
C’est samedi après-midi, au parc des Roses ou des Chats, là où j’aimais m’asseoir pour allaiter, là, en haut des falaises de Saint-Jean, là où le temps s’est une fois arrêté. Son vrai nom, c’est plus ou moins le parc de Warens, parce que toute la nomenclature alentour se réfère à Jean-Jacques et qu’on y devine des jeunes filles danser sous les ormeaux au son des chalumeaux.
Dans ce parc aujourd’hui, il y a dessin, un atelier de croquis rapide, une étape d’un rallye à travers le quartier sous le signe de la transition écologique. Comme c’est apparemment toujours le cas, les participant.e.s qui reçoivent un crayon et un bloc ont peur, peur de ne pas savoir, de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir transcrire cette branche, cette fleur, ce bout de tronc sur le papier. Si difficile de se laisser aller.
On est si bien sur une chaise, dans l’herbe, à l’ombre de cet arbre impossible à dessiner. Déambulateurs, anniversaires d’enfants, chaises roulantes et pas tranquilles passent et repassent sur le chemin. J’avais oublié qu’ici, tout le monde se dit bonjour, là, en haut des falaises de Saint-Jean. Un air de 19e siècle entre le lilas et la glycine, comme dans un jardin à l’ancienne.
Jacqueline, elle ne donne pas trop d’indications, juste un crayon et un bloc. Elle peste sur son propre croquis, trois fleurs sauvages, ratées selon elle, puis l’écorce réussie, pendant qu’on rit de rien, de tout et de la vie.
Tiens, deux personnes dessinent mon vélo à fleurs. On dirait que Sixtine a deviné que pour moi, le paradis c’est une table et deux chaises d’autrefois installées sous un arbre. Un lien se crée, puis un autre. Jacqueline, elle dit que pour elle, le croquis est un aboutissement et non le début de quelque chose.
Ce qui se joue là, sous cet arbre, pourtant, c’est le début de nouveaux liens, de nouveaux fils à travers le quartier. Qui se tisseront plus serrés ou non, là n’est pas la question, ce qui est essentiel, c’est là, sous cet arbre, ce samedi après-midi. On est d’accord, avec Jacqueline, professionnelle du dessin, cet après-midi là qui a passé si vite, c’est bien ça qui est important.

Mai 2021