Par Anouk Dunant Gonzenbach
Ce n’est pas dans la salle des natures mortes mais dans celle des paysages passés, d’ailleurs la nature n’y est pas morte. On dirait pourtant, le cadre doré ferme le portrait peint depuis le haut d’une haute échelle posée là sur le pont des Délices, en direction du passé, en direction des débuts, du fleuve, là en-bas. Portrait d’une vue.
Par la fenêtre du Collège Nicolas Bouvier, celle qui peine sur son test de mathématiques se demande ce qu’elle fait dans le tableau, tout en triturant l’anneau de son piercing, attendant en vain la cloche. Elle regarde dehors. Une ombre s’avance le long de la falaise. Une ombre court, en retard, la cloche sonne. Ne pas manquer la prière, ou les travaux des vendanges, le moine se dépêche, l’air médiéval frémit, le raisin est mûr, le Rhône, lui, comme toujours, n’est pas pressé. Il a tout son temps, il en a vu d’autres.
D’autres, c’est ce qu’il espère trouver, celui qui entre dans la Taverne. Mais ce jour-là, il n’y en a qu’au fond de son verre, sous la mousse de la Perle de Saint-Jean. Solitude, dommage, la journée a été dure, il a trimé pour peu de sous, comme toujours. Dans la pente, un merle dépité assis sur la branche d’un figuier disparu contemple la haute cheminée de la brasserie.
Sur son échelle, tout en haut, le regardeur soupire. Encore un train. Le bout de portrait de bout de quartier se dilue, comme les plongeurs du pont Sous-Terre dans l’eau. Le cadre se fendille, mais les cadres ont toujours sauté, ici.
Des couches de tableau par-dessus des strates de strates de peinture. Il serait vain de les restaurer, les couches du temps. Le temps d’un souvenir, d’une ondulation, d’une grappe qui dore au soleil.
Le petit garçon remonte la rue sur sa trottinette. Le passant poli fait le tour, passe derrière l’échelle, prend soin de ne pas déranger celui qui là-haut peint, prend la photo. Ce dernier n’en a cure. Le passant ne réalise pas, il s’agit d’un selfie.
Paru dans Quartier Libre, automne-hiver 2019


