Pour comprendre pourquoi on peut dire que le Grand Conseil genevois fête ses 500 ans, nous devons tirer plusieurs fils de la pelote, essayer de la dérouler petit à petit, s’intéresser au traité de Combourgeoise de 1526 entre Fribourg, Genève et Berne, visiter le Conseil des Deux Cents et bien sûr, voyager dans le temps.
Genève et ses institutions politiques, on commence par le Petit Conseil
Alors tout d’abord quelques mots sur le Petit Conseil, l’ancêtre de notre Conseil d’État. Ça remonte à bien loin, il faut se propulser très en arrière dans le temps et se rappeler qu’au Moyen Age à Genève, les puissants cherchent constamment à s’approprier la ville. Les ducs de Savoie ne renoncent jamais à en conquérir la pleine souveraineté, l’évêque tente de les freiner en accordant au fil du temps des droits à la communauté des citoyens, communauté qui se bat pour conserver son autonomie et qui veut organiser elle-même la vie de la cité. Dans la plupart des villes d’Europe d’ailleurs, aux 13e et 14e siècles, les habitants cherchent à limiter les droits de leur souverain.
En 1309, l’évêque de Genève, qui est à cette date Aymon de Quart, reconnait l’existence de la Commune. Ce qui veut dire que la communauté des citoyens obtient -de haute lutte- le droit de s’organiser et de se faire représenter. Dès lors, le Conseil général, soit l’assemblée des citoyens (mâles), nomme quatre représentants, appelés Syndics, afin d’exercer le pouvoir exécutif. Une fois élus, ces magistrats choisissent leurs conseillers dont le nombre varie au fil du temps pour se stabiliser à vingt puis à vingt-cinq. C’est le Petit Conseil (donc l’ancêtre du Conseil d’État) qui vient de naitre.
Les citoyens continuent peu à peu à arracher des libertés, qui sont codifiées en 1387 par l’évêque Adhémar Fabri sous la forme de ce qu’on appelle les franchises.
Des 1442, le Petit Conseil siège deux fois par semaine dans la Maison de Ville (notre Hôtel de Ville actuel). Les procès-verbaux de ses séances sont rédigés par le secrétaire, le lointain ancêtre de notre Chancelière actuelle (on ne se lance pas ici sur ce sujet, car on y est intarissables.) Inscrits à la main dans des livres que l’on appelle les « Registres du Conseil », ces procès-verbaux sont conservés de manière continue depuis 1409 aux Archives d’État. Cette série est une véritable mine d’or pour l’histoire de Genève, que l’on appelle familièrement la « colonne vertébrale » des archives – un trésor patrimonial dingue qui n’a subi aucune destruction, ni par le feu, ni par l’eau, ni par la guerre. De 1409 à 1855, ces registres sont entièrement numérisés et accessibles en ligne sur la base de données Adhémar des Archives d’État.
Un traité de combourgeoise entre Fribourg, Berne et Genève est signé en 1526
Le Conseil des Deux Cents, en quelque sorte l’ancêtre de notre Grand Conseil, est créé en 1526. Cette année 1526 est importante pour l’histoire de Genève et de ses institutions à plus d’un titre.
On l’a vu plus haut et on le répète, beaucoup d’appétits convoitent Genève, dont la communauté des citoyens aspire à l’autonomie, voire à la souveraineté. Dans la ville, en 1525, l’idée d’un rapprochement avec les Suisses fait son chemin. Deux partis s’affrontent ouvertement : celui des Eidguenots, défenseurs de l’autonomie et partisans d’une alliance avec les Confédérés, et celui des Mammelus, qui reste favorable au duc de Savoie. Ce sobriquet leur est attribué par analogie aux mammelouks, soldats esclaves du sultan du Caire, chrétiens passés à l’Islam, considérés comme traîtres à la foi chrétienne.
Les Eidguenots avaient déjà réussi à conclure en 1519 un premier traité de combourgeoisie avec Fribourg, ce qui avait fâché le duc de Savoie. Le traité avait été annulé. Plusieurs patriotes paient de leur vie leur engagement au profit du rapprochement avec les cantons suisses: Philibert Berthelier, fondateur des « Enfants de Genève » en 1519 (celui dont la statue est en bas de la tour de l’Ile, à Bel-Air, entre deux arrêts de tram), Amé Lévrier, exécuté en 1524, sans oublier Jean Pécolat, torturé et emprisonné en 1517.
Le 10 décembre 1525, c’est le jour de gloire – éphémère- des Mammelus, connu sous l’appellation de « Conseil des Hallebardes ». Le Conseil général est réuni en la cathédrale Saint-Pierre en présence du duc de Savoie Charles III invitant les Genevois à se placer sous son protectorat, en dehors de toute autre alliance. Des hommes d’armes encerclent les travées et bloquent les issues afin de bien faire comprendre aux Genevois où est leur intérêt. C’est peine perdue car la résistance s’organise.
En 1526, les Eidguenots négocient une nouvelle alliance avec Berne et Fribourg et réussissent à gagner la plus grande partie du Conseil général à leur cause.
Cette alliance est connue sous le nom d‘acte (traité) de combourgeoisie entre Berne, Fribourg et Genève ; il est rédigé en allemand, signé puis ratifié les 8 et 25 février 1526, sans approbation préalable du prince-évêque, ce qui est une première. Il constitue une étape fondamentale dans l’émancipation de la communauté des citoyens de Genève.
Ce traité, un très beau parchemin, est conservé aux Archives d’État. Si on le regarde de près, on constate que seuls deux sceaux subsistent : celui de Fribourg a été enlevé en 1534 pour lui être restitué. En effet, Genève est en train de passer à la Réforme. Pour Fribourg, resté catholique, il n’est pas envisageable de continuer une alliance avec deux cantons réformés. Fribourg se retire alors du traité.
Traité de combourgeoisie entre Fribourg, Berne et Genève, février 1526. AEG P.H. 964
Alors, le Grand Conseil et 1526 ?
Progressivement, le Conseil Général voit son influence diminuer. Dès 1526, année donc de la signature dudit traité, les institutions politiques se transforment. En 1526, ce fameux traité de combourgeoisie est approuvé par un conseil « à peu près général ».
On peut lire dans le procès-verbal de la séance du Petit Conseil du 24 février 1526: « (Consilium admodum generale.) — Sabbatti xxiiij februarii 1526, in Domo civitatis communi, consilium ducentenarium admodum generale pro arduis negotiis civitatis celebratur, cui interfuerunt sequentes [suivent les noms]»[1]. Il semble que ce soit bien ici, dans ce texte, la première mention de « consilium ducentenarium », soit Conseil des Deux Cents.
L’Encyclopédie de Genève, en son chapitre 4 sur les Institutions, nous dit que ce Conseil « à peu près général » devient, sur le modèle du Conseil des Deux Cents de Berne, le véritable organe délibératif et le porteur de la politique genevoise. C’est à ce Conseil des Deux Cents que les syndics et le Petit Conseil soumettent toutes les décisions importantes, c’est lui qui promulgue toutes les lois, tous les édits de caractère général. Dans son sein se font régulièrement des «proposites», c’est-à-dire des propositions de nouvelles mesures et de nouveaux règlements: il possède donc un droit d’initiative.
On peut encore préciser qu’en 1530 ce Conseil des Deux Cents n’est pas représentatif de la population et le sera de moins en moins, car il décide que le Petit Conseil sera nommé par lui, Petit Conseil qui lui-même nommera le Conseil des Deux Cents. Cela engendrera beaucoup de troubles, mais c’est une autre histoire.
Du Conseil des Deux Cents au Grand Conseil
Et c’est ainsi que, du Conseil des Deux Cents à son descendant le Grand Conseil, de 1526 à aujourd’hui, on retombe sur nos pattes en fêtant ce 500e anniversaire du Grand Conseil.
[1] AEG RC 21 f. 136. Sous forme éditée : Registres du Conseil de Genève publiés par la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, Genève, 1900-1940 T. 10: Du 5 février 1525 au 9 février 1528, p. 202.
Première page du premier Registre du Conseil conservé à Genève. Il s’agit du procès-verbal de la séance du Petit Conseil du 26 février 1409. Le format oblongue du registre laisse à penser que le secrétaire le transportait dans sa poche.
Références :
Mathieu Caesar, La cité des évêques (IVe-XVIe siècle), Histoire de Genève, t. 1, 2014. Les libertés et franchises de Genève 1387-1989, brochure publiée par les Archives d’Etat de Genève, 1987. Encyclopédie de Genève, t. 4
Encore marmots, certaines et certains d’entre-nous se sont fait tirer du lit chaud et douillet très tôt, le matin du Réveillon, pour aller à la Treille dans le grand froid de l’hiver assister à une cérémonie avec discours, gens en uniforme et tir aux canons. D’autres pas. Tout ce qui est proche n’est pas forcément connu. Alors le tir des canons, la Restauration, le 31 décembre, c’est quoi déjà ? Il nous semblait important d’éclairer de quelques lignes cette affaire.
En une phrase, le 31 décembre 1813, Genève retrouve son indépendance et décrète la Restauration genevoise. En raison de contraintes imposées par le « libérateur » autrichien, la proclamation officielle a lieu seulement le 1er janvier 1814. Chaque année, le 31 décembre, Genève commémore officiellement cet événement et la population est conviée à participer à cette cérémonie. Essayons donc de mieux en comprendre les tenants et aboutissants !
La Restauration
Le terme de restauration, de manière générale, désigne le rétablissement d’un ordre politique. De quoi s’agit-il ici pour Genève ? Il est nécessaire tout d’abord de reculer de quelques pas et de quelques années pour mieux comprendre le contexte général des événements.
Révolutions (1789-1792)
Remontons carrément à la Révolution. La Révolution française de 1789 marque la fin de l’Ancien Régime et le remplacement de la monarchie absolue française par une monarchie constitutionnelle, puis par la Première République. A Genève, le gouvernement «aristocratique» considère avec craintes et mépris ces nouvelles institutions (ils ont peur de perdre leur pouvoir qui se transmet de manière oligarchique). Mais la bourgeoisie, elle, y voit des idées semblables aux siennes et enfin une lumière.
En 1792, Genève fait sa révolution (le 18e siècle a enchainé les troubles politiques, révolutions et interventions étrangères) et met fin à l’Ancien Régime. L’égalité politique des Genevois de toutes les classes est établie dans l’Edit consacrant l’égalité politique du 12 décembre 1792, ce qui ne plait évidemment pas aux conservateurs.
Genève française (1798-1813)
Les guerres qui débutent en 1792 -la France contre les monarchies- gagnent toute l’Europe. En 1792, des troupes françaises envahissent les terres du prince-évêque de Bâle. Quelques années plus tard, en 1798, les armées de la République passent à l’offensive en envahissant l’ancienne Confédération suisse.
(Ouvrons une petite parenthèse pour une petite précision : il ne s’agit pas des troupes napoléoniennes puisque Napoléon n’était encore que le général Bonaparte à cette date et envoyé en Égypte par le Directoire qui le trouvait trop encombrant. Napoléon est devenu Consul à fin 1799 suite au coup d’état de Brumaire et Empereur en 1804. En 1798, la France était une République gouvernée par le régime du Directoire.)
Victime de cet expansionnisme militaire révolutionnaire, l’ancienne Confédération suisse est remplacée en 1798 par une République helvétique sous contrôle français.
Le 15 avril 1798, l’armée française du général Jean-Pierre Girard-dit-Vieux entre dans Genève. La République est à terre. Genève est annexée à la France et devient alors le chef-lieu d’un nouveau département: le département du Léman. Sa population est composée de 10% de Genevois, 17% de Gessiens et 73% de Savoyards. On peut relever le curieux destin de ce Girard, un Genevois qui a été banni suite au soulèvement des bourgeois et natifs en 1782 et qui revient à Genève seize ans plus tard en tant que général français pour occuper sa Cité.
Dans le traité d’annexion de Genève à la France du 26 avril 1798, l’ancienne république bénéficie néanmoins de conditions particulières, qui lui permettent de continuer à gérer certaines de ses institutions comme le Collège, l’Académie ou l’Hôpital général. Mais quand-même, cette période (d’ailleurs assez peu enseignée dans les écoles) est néanmoins néfaste pour Genève: son économie décline et beaucoup de pauvres doivent recourir à l’assistance publique. La démographie diminue. Dès 1802, la population est soumise à la conscription : ainsi, de nombreux jeunes soldats genevois périront ou seront faits prisonniers lors des campagnes napoléoniennes.
Repli des troupes de l’Empire français
En octobre 1813, les troupes de l’Empire français, qui ont été défaites à la bataille de Leipzig, se replient. Elles sont talonnées par les armées coalisées de Russie, d’Autriche et de Prusse.
Le 21 décembre 1813, le corps d’armée autrichien du Feldmarschall-Leutnant Ferdinand comte Bubna von Littiz pénètre en Suisse par Bâle avec pour but de gagner ensuite Genève puis Lyon.
Sentant le vent tourner, un groupe d’anciens magistrats genevois crée secrètement une commission en vue de préparer la restauration de l’ancienne République.
Départ des Français et arrivée des Autrichiens
Le 30 décembre 1813, la garnison française du général Jordy quitte Genève. L’après-midi même, vers 13h30, les Autrichiens de Bubna occupent la cité. Cette armée compte selon les sources entre 8000 et 10’000 hommes (on n’entre pas dans les détails, mais les récits contemporains n’y vont pas de main morte, il faut les nourrir, les loger et les soigner, ces Autrichiens). Ils vont rester jusqu’au 30 juin 1815. La commission clandestine du groupe d’anciens magistrats évoquée ci-dessus s’érige alors en gouvernement provisoire et désigne quatre syndics selon les usages politiques d’Ancien Régime (on rappelle que le Petit Conseil, soit l’ancêtre du Conseil d’Etat, était formé de 25 membres présidés par quatre syndics. Il y avait également un Conseil des Deux-Cent – ancêtre du Grand Conseil- et tout ce petit monde s’élisait entre eux, ce qui a donné les envies et idées révolutionnaires à ceux qui en étaient exclus).
Le 31 décembre 1813, une proclamation est rédigée qui annonce simultanément l’indépendance de Genève et la Restauration de la République. Emmené par les conservateurs Ami Lullin et Joseph Des Arts, le gouvernement autoproclamé vise à rétablir l’ordre politique d’avant la Révolution.
La proclamation de la restauration, un cafouillage monumental
Le 31 décembre 1813, sauf que… à ce moment, il y a eu un cafouillage monumental avec la Proclamation, qui a été lue sur les places non pas le 31 décembre… mais le 1er janvier 1814. Le texte de la Proclamation, une harangue rédigée dans le style ampoulé et obséquieux du temps par les autoproclamés « Magnifiques et Très-Honorés Seigneurs Syndics et Conseil de la Ville et République de Genève » est reproduit ci-dessous.
Ce texte devait donc être lu sur les places de la ville le 31 décembre. Mais Bubna avait exigé que ce texte lui soit soumis avant publication. Un témoin du temps, Amédée Jules Pictet de Sergy, avocat amené à devenir membre du Conseil Représentatif, a décrit ces péripéties dans un ouvrage publié en 1869 et raconte que « […] la journée toute entière s’est écoulée à discuter, corriger, imprimer, réimprimer et rien ne s’était trouvé prêt avant la nuit. On dut renvoyer la publication au lendemain, mais on oublia d’en changer la date primitive ». Fêtée le 31 décembre, la proclamation de la Restauration a en réalité eu lieu le 1er janvier 1814 !
Le Feldmarschall-Leutnant autrichien Ferdinand comte Bubna von Littiz
Un petit mot sur Bubna : c’est lui qui commande les troupes autrichiennes qui entrent à Genève le 30 décembre 1813. Il en repart en mars 1814, au soulagement des Genevois qu’il a énervés par ses tracasseries et l’affaire des canons. Mais comme il faut être diplomatique, les autorités le font bourgeois d’honneur en juillet 1815 et il en reste aujourd’hui le Passage De-Bubna à peine connu, qui relie le Boulevard Helvétique à la rue des Glacis-de-Rive.
Les canons
En face de l’Hôtel de Ville, sous les Archives d’Etat, au lieu-dit de l’Ancien Arsenal, se trouvent cinq canons de bronze qui sont les derniers vestiges de l’artillerie genevoise. Quatre de ces cinq canons -le cinquième avait été caché- ont été réquisitionnés par les Autrichiens (qui en tout ont confisqué les septante canons de l’arsenal genevois) en février 1814. En hiver 1814, les Autrichiens embarquent donc le contenu de l’arsenal à bord de six barques pour les emporter en Autriche via Ouchy. Les Genevois et leur gouvernant sont bien énervés, mais grondent en vain. Ils ont encore besoin des Autrichiens pour résister à la contre-offensive de Napoléon dont les troupes sont à nouveau à Carouge en mars 1814 (la peu connue bataille de Saint-Julien du 1er mars 1814).
Joseph Pinon un officier genevois, décide alors d’aller réclamer ces canons directement à Vienne. Après des premières démarches diplomatiques infructueuses, il arrive à rencontrer l’Empereur François 1er d’Autriche à Schönbrunn, qui donne son accord. Reste à identifier les canons dispersés dans différentes villes autrichiennes. Finalement, Pinon arrive à faire revenir à Genève 48 pièces en septembre 1814, la suite arrivera au compte-goutte jusqu’en 1923. Le 31 décembre 1814, pour la commémoration de la première année de la Restauration, un défilé de sept pièces d’artilleries tirées par des chevaux est organisée, et Pinon est promu lieutenant-colonel.
Parmi les canons qui nous restent, celui qui porte deux dauphins comme anses, le plus ancien, a été fondu en 1680 à Genève.
Alors, la Restauration ? En réalité, un retour à l’ordre ancien
Comme nous l’avons évoqué plus haut, il s’agit de casser un peu le mythe : La Restauration signifie le retour au pouvoir des perruques poudrées qui n’imaginaient alors pas autre chose que le retour à l’ordre ancien ayant prévalu avant la révolution genevoise de décembre 1792, celui des patriciens. Joseph Des Arts, chef de file et instigateur de la première Commission de Gouvernement secrète du 24 décembre 1813, avec Ami Lullin et Abraham-Auguste Saladin de Budé, écrivait dix-huit ans plus tôt, en 1795 que « les hommes naissent et demeurent inégaux en droit » ou encore que « la souveraineté du peuple est une chose détestable ».
Une fois la Restauration accomplie, Genève se dote d’une nouvelle constitution adoptée le 24 août 1814. Cette nouvelle charte fondamentale de la jeune République écarte la majeure partie des Genevois de toute participation à la vie publique. Témoin avisé de cette époque, l’avocat et écrivain Amédée Pierre Jules Pictet de Sergy que nous avons déjà cité plus haut – qui n’était pourtant pas un révolutionnaire – écrira en 1869, soit 55 ans après les événements que « la constitution de 1814 était un travail improvisé dans de mauvaises conditions d’étude et de réflexions, et qu’elle a vécu ce que vivent les constitutions ». Et d’ajouter cette phrase superbe : «Elle est descendue dans le gouffre qui engloutit les œuvres usées et vaincues. Nous sommes loin de songer à l’en exhumer.»
La suite
La porte est désormais ouverte pour le rattachement de Genève à la Confédération (19 mai 1815) puis engendrer la marche vers l’égalité des citoyens et le réveil démocratique de 1841. Une nouvelle constitution verra le jour en 1842, suivie quatre ans plus tard de la révolution radicale de 1846 qui marque la naissance de la Genève moderne.
La commémoration de la Restauration
En 1863, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Restauration, une plaque commémorative est apposée sur le mur de la tour Baudet à côté de la Treille. Depuis 1883, les étudiants de Zofingue rejoints par les membres de la Société militaire du canton de Genève (SMG) prennent l’habitude de se réunir sur la Treille afin de commémorer l’anniversaire de la Restauration de la République. Cette coutume s’amplifie dès 1887 ; à l’invitation de la SMG, les Genevois se donnent rendez-vous sur la Treille le 30 décembre au soir tombant. Une cérémonie devenue imposante avec le temps en présence de nombreux invités représentant la fine fleur du monde politique, académique et militaire genevois. Depuis 1914, c’est la Société d’Artillerie de Genève qui est chargée de tirer les salves des coups de canon.
Chose curieuse, alors que la Restauration du 31 décembre 1813 constitue un événement clé de l’histoire genevoise, aucune cérémonie officielle ne ponctuait cet anniversaire. Une incohérence que relevèrent à juste titre les membres du Conseil d’État.
Dès lors, depuis 2007, le 31 décembre au matin, une cérémonie officielle marque la date de la Restauration de la République en 1813. Elle commence à huit heures par des salves de tirs sur la promenade de la Treille, la promenade Saint-Antoine et la rotonde du Mont-Blanc, chaque pièce d’artillerie tirant 26 coups, soit 78 au total pour toute la batterie (tout porte à croire que les canons tonnent vraisemblablement déjà lors du premier anniversaire de la Restauration, c’était dans les coutumes du temps). Une aubade est ensuite donnée par le Corps de musique de Landwehr puis a lieu la cérémonie officielle au pied de la Tour Baudet. Elle commence par le chant du « Cé qu’è lainô » par l’assistance. Le Conseil d’Etat s’exprime ensuite et prononce ses vœux, puis tout le monde chante l’Hymne national. La Landwehr joue enfin « Aux Armes Genève ». Une collation est ensuite offerte à la population sous l’Ancien Arsenal (maintenant nos lectrices et lecteurs sont au point sur les canons qui s’y trouvent), puis les personnes qui se rendent au culte de la Restauration se déplacent à la cathédrale Saint-Pierre.
Proclamation du 31 décembre 1813 qui marque la Restauration de la République de Genève cote AEG Placards portefeuille 16 placard 1744
Gravure au trait coloriée attribuée à François Ferrière montrant deux officiers autrichiens se promenant sur le bastion Saint-Antoine (in: Genève par l’a gravure et l’aquarelle, 1988, p. 232) cote AEG B 394
Carte postale éditée par la Société de la Restauration et du 1er juin intitulée : « Lecture de la proclamation 1er janvier 1814 » sans signature d’auteur, coll. C. Bonard
Bonard Claude, Derrière le rideau – Petites chroniques de la rue de l’Hôtel-de-Ville, Genève, Slatkine, 2022.
Bonard Claude, Histoire du Corps de Corps de musique de Landwehr -Harmonie officielle de l’État de Genève 1783-1789-1989, Genève, Edition Corps de Musique de Landwehr, 1989.
Le cardon de Noël, c’est le souvenir de ma mère, dans la cuisine, les avant-bras en sang se débattant avec les immenses plants couverts d’épines achetés au marché de la ferme voisine, la dinde cuisant gentiment au four, la maison garnie de guirlandes. Le cardon sur la table de Noël, après la prière du grand-père pasteur et la remarque de la vieille grand-tante qui année après année, acide invariablement que la dinde c’est un peu sec et que l’année prochaine il faudra vraiment faire une oie. Noël à table entre magie et galère puis le cardon genevois sur la table et dans l’assiette, harmonie, un vrai don de la nature (et de soi pour ma mère qui l’a préparé).
Les années passent et j’ai grandi, et peu à peu commencé à entrer dans le tournus des repas de Noël familiaux, à recevoir à la maison. Entre-temps, le cardon a fait son apparition tout préparé en bocal dans les magasins. Alors j’ai triché, enfin il me semblait que je trichais, je me pardonnais en me disant que les enfants étaient bébés, puis tout-petits, qu’il fallait se simplifier la vie, je trouvais mille excuses pour soulager le poids de culpabilité de cinq cent ans de protestantisme sur les épaules, les enfants à quatre pattes dans la cuisine, bref j’ai triché, j’ai acheté le cardon en bocal.
Il y a des recettes familiales, des controverses infinies, des avis tranchés, des camps bien rangés. Celleux qui le cuisinent en gratin, celleux pas en gratin. Chez nous, c’est pas en gratin, c’est les cardons plongés dans un roux à la crème une fois cuits, on peut même les cuisiner la veille et les laisser sur la fenêtre, une nuit, dans le roux, c’est encore meilleur le lendemain, c’est définitif, on est du côté du cardon pas en gratin. Bocal ou pas.
Les années passent, et on s’est inscrits pour des paniers, l’agriculture contractuelle de proximité, d’abord aux Charottons (mille souvenirs merveilleux) puis à Cultures locales à Dardagny (une équipe formidable) avec le vrai goût des légumes (à huit ans, ma fille ne pouvait plus manger une tomate de grande surface, son palais avait tout compris). Et là, vers la fin de l’année, depuis quelques années, Cultures locales nous propose des plants de cardons.
Les années passent et j’ai craqué, voulu revenir à la tradition, me prouver que je pouvais le faire, j’ai commandé les plants, mis mon tablier, sorti les sparadraps et épluché mes cardons. Au fur et à mesure, placer les morceaux coupés dans un plat rempli d’eau et de lait, pour ne pas qu’ils brunissent. Puis les cuire dans de l’eau toujours coupée avec du lait, et enfin faire ce fameux roux.
Et je suis tombée dedans, dans ma casserole de cardons. C’est long, la préparation, mais c’est méditatif. Pas si sanglant (je crois qu’ils sont livrés avec moins de cardes épineuses que par le passé). Et surtout si bon. Ce n’est pas que le goût de la tradition, c’est vraiment encore meilleur.
Les années passent mais toujours, peut-être qu’un bout de Noël se cache là, dans la cuisine, entre le couteau et la marmite, dans ce temps consacré à faire vivre un goût du passé pour le transmettre, à rendre plein respect au travail de celleux qui l’ont fait pousser, à regarder dehors le soir qui tombe.
On parle de quoi en fait ? Le cardon épineux argenté de Plainpalais
Ce cardon s’appelle en vrai « cardon épineux genevois » et même pour sa variété locale « cardon épineux argenté de Plainpalais » ; il est cultivé dans la campagne genevoise, c’est une tradition de Noël, il est même inscrit depuis une vingtaine d’années au registre fédéral des Appellations d’origine (AOP) – c’est le seul légume suisse qui a cette appellation, ici on est trop fier.ères. Notre canton est la seule région qui produit encore du cardon avec des épines.
Le truc, c’est que le plant (ils vont jusqu’à un mètre cinquante de haut, les plants) que l’on cuisine est blanc. Pour ce faire, les pieds sont emballés dans les champs en automne dans des sacs poubelles noirs pour pas qu’ils verdissent. Les agriculteurices mettent des gants, car ça pique.
Un peu d’histoire
Alors là, je n’ai pas été dans les sources mais sur les sites de celleux qui le cultivent et surtout lire les recherches de l’historienne Isabelle Brunier, qui a révolutionné en 2020 l’histoire du cardon genevois en montrant qu’il est consommé à Genève bien plus tôt qu’on ne le pensait (il n’aurait pas été amené par les Huguenots du second Refuge puisqu’il était déjà là) – à lire dans l’excellente revue Passé Simple. Selon ses recherches donc, le cardon est mentionné pour la première fois dans un registre conservé aux Archives d’Etat qui mentionne ce qui a été servi lors d’un banquet en l’honneur du duc Christophe, fils du comte palatin, par les autorités genevoises le 6 décembre 1566. Elle a retrouvé également une inscription de ce qui a été livré pour « Messeigneurs », le gouvernement d’alors, à l’occasion d’un dîner servi le 1er janvier 1594 : un saucisson du lard et une carde, le fameux cardon.
Séance du Petit Conseil du 4 décembre 1566, en marge: Conte Palatin AEG R.C. 61, f. 119 v.
Références :
Isabelle Brunier, « Les débuts du cardon à Genève », in Passé simple n. 57, septembre 2020, pp.17-19.