Par Anouk Dunant Gonzenbach
Camper devant la boutique Swatch, c’est l’actualité du jour, Genève se réveille avec une foule dans les rues Basses et pas tout le monde comprend. A l’époque, les étudiant.es campaient devant le Grand-Théâtre pendant trois jours, c’était la fête, si t’étais arrivé très tôt tu pouvais gagner plein d’argent, car les notables te payaient pour avoir leur abonnement et il fallait être le premier de la file. C’était bien organisé, il y avait une liste d’arrivée, tranquille, tu pouvais aller aux toilettes ou jouer au frisbee un moment dans les Bastions, il faisait beau, bonne ambiance, manger ensemble, camper sur la place Neuve, la guitare le soir. (Le fond de la chose n’est pas la question ici).
Là c’est pareil pour les montres, sauf qu’il pleut. Je les ai vus jeudi matin en sortant du bus au Molard, ces jeunes sur des pliants sous la pluie. Et ça m’a rappelé l’ouverture de la première boutique Swatch à Genève, en 1992. On était au Collège, on se disait que ce serait fun d’arriver en premier dans le magasin. Alors on est arrivés au milieu de la nuit, à la rue du Marché (pas là où est la boutique actuelle, un peu plus loin c’était), on s’est postés devant la porte d’entrée. Au fur et à mesure, la foule arrivait. Compressait. Plusieurs heures plus tard, quand la porte s’est ouverte (seulement cinq personnes à la fois pouvaient entrer), pressée par ceux de derrière, je suis entrée la première dans la boutique, mais carrément tombée à plat ventre, ça poussait trop.
Le truc ballot, c’est que je n’avais pas d’argent sur moi. Le but n’était pas d’acheter une montre, mais juste le fun d’entrer dans cette boutique. Un gars de la classe m’a alors tendu un billet de cinquante pour en acheter une, je croyais qu’il était gentil, qu’il me prêtait des sous, mais après j’ai dû lui donner la montre et il a fait un monstre bénéfice dessus. J’étais en colère, car la Swatch en question, c’était celle du sommet de Rio. Celle de tous les espoirs. Alors j’ai fait le siège de ce camarade profiteur capitaliste, pendant des semaines. Il a fini par craquer. Il m’a retrouvé la montre du sommet de Rio. Une automatique.
Je l’ai portée des années, puis le bracelet s’est cassé, puis j’ai déménagé, puis je ne l’ai plus retrouvée, puis je l’ai oubliée.
Il y a deux ans, à Bienne, visite familiale du musée Swatch. Flash. Elle est exposée, la montre du Sommet de Rio. Tellement belle de toute cette espérance. Alors mon mari a fini par en trouver une sur un site deuxième main. Le cadeau du siècle.
Le bracelet en plastique s’est cassé il y a quelques semaines, il était cuit. C’est décidé, aujourd’hui je ne vais pas faire la queue pour acheter une montre (j’en ai déjà une), je vais remplacer le bracelet. Celui de la montre du sommet de Rio. 1992. Le tic-tac doit continuer à battre l’espérance.
Automatique.


16 mai 2026
