Tu n’as jamais rien lâché, Claude, tu as conté, transmis, par monts et par vaux, par théâtres et par rues, par librairies et par sentiers, dedans et dehors tu as passé les mots. Et de loin, dans le quartier, quand au détour du chemin de la boulangerie, au retour d’un jogging, à l’aller à la bibliothèque ou en commissions, on voyait ton bonnet marin et ta doudoune jaune, on se réjouissait des mots qui allaient être échangés, de ce regard bleu du ciel transparent, de tes phrases qui allaient rester, tout au long de la journée, à apprécier et même à méditer.
Avec le théâtre du Sentier, le sentier des sentiers pas battus, entre kilomètres de vagabondages pour semer la poésie à travers la Suisse, tu as tenu tous les lundis une permanence poétique devant Chez Gaspard, le théâtre de Ruth, dans le quartier, et tu n’as jamais rien lâché, pas un lundi, avec beaucoup ou peu de public, peu importe, tu disais, « cette permanence poétique du lundi soir ce n’est pas de grands rassemblements, loin s’en faut, c’est un travail dans les interstices, c’est écouter-entendre et comprendre à son niveau », et tu passes les mots.
Les mots de celleux qui sont là, de celleux qui ne sont plus là, de Fanny Desarzens à Alice Rivaz, de Robert Walser aux milans de Pierre Baumgart, d’Isabelle Eberhardt à Corina Bille. Tu n’as jamais rien lâché, et ces mots tu es allé les passer dans les rues, à une personne ou plusieurs, qu’importe, l’important est d’aller vers les gens et de partager. Parce que la poésie c’est pour tout le monde, tu disais, « la poésie il ne faut pas chercher à comprendre, ce sont des images, des voyages, un rythme, une musique et souvent des souvenirs qui remontent d’un vécu oublié ».
Le samedi, sans jamais rien lâcher, tu allais dans le quartier, au cimetière de Châtelaine, passer des mots à Carlotta Grisi, danseuse étoile décédée à Saint-Jean en 1899. Peut-être que tu lui disais aussi, « la beauté est incompréhensible, inexplicable et si elle surgit unique et nue, c’est à nous de l’accueillir en nous ».
Et de loin, dans le quartier, quand en allant chercher les enfants à l’école, puis bien plus tard boire un café au Picotin, arroser les fleurs au petit jardin botanique ou extravaguer sous les tilleuls, on apercevait ton bonnet marin et ta doudoune jaune, on savait qu’en plus du généreux sourire, on repartirait avec de nouvelles lectures, « pour voir plus large, penser plus profond et ressentir plus fort ».
« Il faut se refuser à la nuit que nous sentons bien qui nous entoure », disais-tu, et tu n’as jamais rien lâché, et nous continuons à entendre ta voix et siffler le merle, à chanter, et sans relâche à passer la poésie.
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Claude Thébert nous a quittés le 22 novembre 2025. Les citations sont extraites d’un article de sa main paru dans le journal Quartier libre n. 126, printemps-été 2022, p. 9.
Une bibliothèque sonore « lectures pour la maison » commencée pendant le Covid est à notre disposition sur le site internet du Théâtre du Sentier. Claude Thébert y met généreusement à notre disposition des dizaines et des dizaines de lectures sous forme audio.
Photo Dorothée Thébert Filliger
Article paru dans Quartier Libre 134, printemps-été 2026.
Ses enfants sont maintenant eux-mêmes parents de jeunes adultes, ses yeux bleus transparents n’ont pas pris une ride. Toute sa vie, elle a campé chaque été avec sa famille dans le sud de la France. Lorsqu’elle a eu quatre-vingts ans, son fils l’a emmenée chez Decathlon acheter deux lits de camps. Un pour elle, un pour son mari.
Le fils, il trouvait qu’à quatre-vingts ans, il ne pouvait plus laisser ses parents dormir sur un matelas de sol, dans la tente sous les pins, chaque été dans le sud de la France. Le vendeur de Decathlon, il a mis du temps à percuter que les lits de camps étaient pour le couple de personnes âgées, là, et pas pour le fils – qui d’ailleurs aurait légitimement pu considérer que pour lui aussi, un lit de camp serait plus confortable.
La tête qu’il a faite, le vendeur, quand il a compris. Il n’aurait pas dû la faire, cette tête. Réplique immédiate des yeux bleus sans ride, « mais il y a encore plein d’années pour faire du camping, vous savez. »
Toute sa vie, elle a fait de la confiture. Avec les invendus de la Migros : on en jette le quart et on utiliser le reste. Moitié sucre, moitié fruits.
« Mais il y a trop de sucre ! »
« Il n’y a jamais trop de sucre. Si tu trouves que la confiture a un problème, c’est qu’il y a un problème ailleurs. Mon fils, on ne grossit pas avec de la confiture. Si tu veux maigrir, fais trois fois le tour de la maison en courant, et si ça ne suffit pas, tu fais le tour dans l’autre sens.
Mais surtout, tu n’arrêtes pas de manger de la confiture. »
Pour comprendre pourquoi on peut dire que le Grand Conseil genevois fête ses 500 ans, nous devons tirer plusieurs fils de la pelote, essayer de la dérouler petit à petit, s’intéresser au traité de Combourgeoisie de 1526 entre Fribourg, Genève et Berne, visiter le Conseil des Deux Cents et bien sûr, voyager dans le temps.
Genève et ses institutions politiques, on commence par le Petit Conseil
Alors tout d’abord quelques mots sur le Petit Conseil, l’ancêtre de notre Conseil d’État. Ça remonte à bien loin, il faut se propulser très en arrière dans le temps et se rappeler qu’au Moyen Age à Genève, les puissants cherchent constamment à s’approprier la ville. Les ducs de Savoie ne renoncent jamais à en conquérir la pleine souveraineté, l’évêque tente de les freiner en accordant au fil du temps des droits à la communauté des citoyens, communauté qui se bat pour conserver son autonomie et qui veut organiser elle-même la vie de la cité. Dans la plupart des villes d’Europe d’ailleurs, aux 13e et 14e siècles, les habitants cherchent à limiter les droits de leur souverain.
En 1309, l’évêque de Genève, qui est à cette date Aymon de Quart, reconnait l’existence de la Commune. Ce qui veut dire que la communauté des citoyens obtient -de haute lutte- le droit de s’organiser et de se faire représenter. Dès lors, le Conseil général, soit l’assemblée des citoyens (mâles), nomme quatre représentants, appelés Syndics, afin d’exercer le pouvoir exécutif. Une fois élus, ces magistrats choisissent leurs conseillers dont le nombre varie au fil du temps pour se stabiliser à vingt puis à vingt-cinq. C’est le Petit Conseil (donc l’ancêtre du Conseil d’État) qui vient de naitre.
Les citoyens continuent peu à peu à arracher des libertés, qui sont codifiées en 1387 par l’évêque Adhémar Fabri sous la forme de ce qu’on appelle les franchises.
Des 1442, le Petit Conseil siège deux fois par semaine dans la Maison de Ville (notre Hôtel de Ville actuel). Les procès-verbaux de ses séances sont rédigés par le secrétaire, le lointain ancêtre de notre Chancelière actuelle (on ne se lance pas ici sur ce sujet, car on y est intarissables.) Inscrits à la main dans des livres que l’on appelle les « Registres du Conseil », ces procès-verbaux sont conservés de manière continue depuis 1409 aux Archives d’État. Cette série est une véritable mine d’or pour l’histoire de Genève, que l’on appelle familièrement la « colonne vertébrale » des archives – un trésor patrimonial dingue qui n’a subi aucune destruction, ni par le feu, ni par l’eau, ni par la guerre. De 1409 à 1855, ces registres sont entièrement numérisés et accessibles en ligne sur la base de données Adhémar des Archives d’État.
Un traité de combourgeoisie entre Fribourg, Berne et Genève est signé en 1526
On l’a vu plus haut et on le répète, beaucoup d’appétits convoitent Genève, dont la communauté des citoyens aspire à l’autonomie, voire à la souveraineté. Dans la ville, en 1525, l’idée d’un rapprochement avec les Suisses fait son chemin. Deux partis s’affrontent ouvertement : celui des Eidguenots, défenseurs de l’autonomie et partisans d’une alliance avec les Confédérés, et celui des Mammelus, qui reste favorable au duc de Savoie. Ce sobriquet leur est attribué par analogie aux mammelouks, soldats esclaves du sultan du Caire, chrétiens passés à l’Islam, considérés comme traîtres à la foi chrétienne.
Les Eidguenots avaient déjà réussi à conclure en 1519 un premier traité de combourgeoisie avec Fribourg, ce qui avait fâché le duc de Savoie. Le traité avait été annulé. Plusieurs patriotes paient de leur vie leur engagement au profit du rapprochement avec les cantons suisses: Philibert Berthelier, fondateur des « Enfants de Genève » en 1519 (celui dont la statue est en bas de la tour de l’Ile, à Bel-Air, entre deux arrêts de tram), Amé Lévrier, exécuté en 1524, sans oublier Jean Pécolat, torturé et emprisonné en 1517.
Le 10 décembre 1525, c’est le jour de gloire – éphémère- des Mammelus, connu sous l’appellation de « Conseil des Hallebardes ». Le Conseil général est réuni en la cathédrale Saint-Pierre en présence du duc de Savoie Charles III invitant les Genevois à se placer sous son protectorat, en dehors de toute autre alliance. Des hommes d’armes encerclent les travées et bloquent les issues afin de bien faire comprendre aux Genevois où est leur intérêt. C’est peine perdue car la résistance s’organise.
En 1526, les Eidguenots négocient une nouvelle alliance avec Berne et Fribourg et réussissent à gagner la plus grande partie du Conseil général à leur cause.
Cette alliance est connue sous le nom d‘acte (traité) de combourgeoisie entre Berne, Fribourg et Genève ; il est rédigé en allemand, signé puis ratifié les 8 et 25 février 1526, sans approbation préalable du prince-évêque (Pierre de La Baume), ce qui est une première. Il constitue une étape fondamentale dans l’émancipation de la communauté des citoyens de Genève.
Ce traité, un très beau parchemin, est conservé aux Archives d’État. Si on le regarde de près, on constate que seuls deux sceaux subsistent : celui de Fribourg a été enlevé en 1534 pour lui être restitué. En effet, Genève est en train de passer à la Réforme. Pour Fribourg, resté catholique, il n’est pas envisageable de continuer une alliance avec deux cantons réformés. Fribourg se retire alors du traité.
Traité de combourgeoisie entre Fribourg, Berne et Genève, février 1526. AEG P.H. 964
Alors, le Grand Conseil et 1526 ?
Dès 1526, année donc de la signature dudit traité, les institutions politiques se transforment et cette même année et dans le contexte de la signature de ce traité, le Conseil des Deux Cents, en quelque sorte l’ancêtre de notre Grand Conseil, voit le jour. Cette année 1526 est donc importante pour l’histoire de Genève et de ses institutions à plus d’un titre.
Si on regarde de plus près ce qui s’est passé les 24 et 25 février 1526, on constate qu’il y a eu deux séances consécutives (cela a été bien expliqué dans un article écrit en 1926 par Georges Werner dans la revue Etrennes genevoises, et à notre connaissance l’historiographie n’a pas -encore- été renouvelée pour l’histoire de la création du Conseil des Deux Cents).
Donc, séance du 24 février 1526. Elle a pour but de préparer la séance du Conseil général du lendemain qui elle-même aura pour but de ratifier le traité de combourgeoisie. Cette séance du 24 février ne réunit ni le Conseil général, ni le Conseil des Cinquante puis des Soixante (un Conseil peu consulté créé en 1407), mais un Conseil «à peu près général» de personnes choisies par le parti des Eidguenots, à savoir une majorité favorable à l’alliance avec Fribourg et Berne pour être sûr de l’emporter. Le texte du procès-verbal dit ceci: : « (Consilium admodum generale.) — Sabbatti xxiiii februarii 1526, in Domo civitatis communi, consilium ducentenarium admodum generale pro arduis negotiis civitatis celebratur, cui interfuerunt sequentes [suivent les noms]»[1].
Il semble que ce soit bien ici, dans ce texte, la première mention de «consilium ducentenarium», soit Conseil des Deux Cents. Le nom est emprunté aux modèles existants à Berne, mais constitué à cette occasion pour avoir une assemblée favorable au traité. On peut encore constater (de manière amusante) qu’en réalité 308 personnes ont participé à ce premier Conseil des Deux Cents.
Le lendemain, séance du 25 février 1526. C’est lors de cette séance en Conseil général que le traité de combourgeoisie avec Berne et Fribourg est ratifié. Le prince-évêque Pierre de la Baume est présent mais il est embarrassé (suivre ou ne pas suivre le duc de Savoie?) et hésite. Il s’incline finalement mais s’empresse de filer en Bourgogne .
Le Conseil des Deux Cents devient un véritable organe délibératif. C’est à ce Conseil des Deux Cents que les syndics et le Petit Conseil soumettent toutes les décisions importantes, c’est lui qui promulgue toutes les lois, tous les édits de caractère général.
On peut encore préciser qu’en 1530 ce Conseil des Deux Cents n’est pas représentatif de la population et le sera de moins en moins, car il décide que le Petit Conseil sera nommé par lui, Petit Conseil qui lui-même nommera le Conseil des Deux Cents. Cela engendrera beaucoup de troubles, mais c’est une autre histoire.
Du Conseil des Deux Cents au Grand Conseil
Et c’est ainsi que, du Conseil des Deux Cents à son descendant le Grand Conseil, de 1526 à aujourd’hui, on retombe sur nos pattes en fêtant ce 500e anniversaire du Grand Conseil.
[1] AEG RC 21 f. 136. Sous forme éditée : Registres du Conseil de Genève publiés par la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, Genève, 1900-1940 T. 10: Du 5 février 1525 au 9 février 1528, p. 202.
Première page du premier Registre du Conseil conservé à Genève. Il s’agit du procès-verbal de la séance du Petit Conseil du 26 février 1409. Le format oblongue du registre laisse à penser que le secrétaire le transportait dans sa poche.
Références :
Mathieu Caesar, La cité des évêques (IVe-XVIe siècle), Histoire de Genève, t. 1, 2014. Les libertés et franchises de Genève 1387-1989, brochure publiée par les Archives d’Etat de Genève, 1987. Georges Werner, «Les institutions politiques de Genève de 1515 à 1536», in Etrennes genevoises, 1926.