Par Anouk Dunant Gonzenbach
La nuit, elle travaille dans un EMS. Elle ne comprend pas bien les EMS, Linda. Dans son pays, au Cameroun, la famille s’occupe de ses personnes âgées. Chez elle, quand elle était petite, tous les soirs, on chantait autour de papi et mami. On s’occupait d’eux. Et puis elle est venue chez nous. Aide-soignante, agence de travail temporaire, dans les EMS. Elle s’occupe de nos papis et mamis, elle pense aux siens, elle les aime, les nôtres. La nuit.
Elle attend un autre permis, reçoit un salaire qui correspond, elle travaille, c’est officiel et tout, et elle n’a pas accès à un logement. Alors il reste la rue, mais c’est dangereux, et les abris temporaires. Abris temporaires de nuit, abris fermés le jour. Et elle, elle travaille la nuit. La nuit, elle s’occupe de nos papis et mamis.
Alors le jour, elle est dans la rue. Avec tout ce sommeil. Tout ce sommeil qu’elle ne peut poser nulle part. Cette femme, je l’ai rencontrée il y a deux ans autour d’un projet poétique en collaboration avec l’indispensable association Femmes à bord, qui propose un espace de partage, d’échange et de socialisation à des femmes en situation de précarité. Linda, elle est harassée. Elle s’occupe la nuit de nos personnes âgées. La journée, elle ne dort pas. Elle est si fatiguée. On est à Genève, on est aujourd’hui, dans un silence assourdissant et l’invisibilité la plus totale, des personnes travaillent, légalement, s’occupent de ce que nous avons délégué, ne peuvent pas même se reposer.
Dans cet angle mort, seules les associations veillent à la vie, à la survie. Associations qui comme Femmes à bord accompagnent, offrent un accueil, un répit, une respiration, un soutien, des repas, associations qui se battent elles-mêmes pour continuer. «La vie est un combat», m’a confié Linda. La vie à comprendre comme survie, voilà ce qu’on propose à des femmes qui s’occupent de nos parents, de nos grands-parents. A nouveau, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.
Paru dans La Tribune de Genève, Courrier des lecteurs, 9 juin 2026
Nous avons rencontré Linda lors du projet «Sapin à pommes, à poèmes et à roulettes» en décembre 2024. Des mots et des textes ont été dits, racontés, écrits, par les Fabuleuses de l’Association Femmes à bord, des femmes en situation de précarité. Leurs textes ont été illustrés par un Collectif de jeunes dessinateurs et dessinatrices (en formation à l’ESBDI, l’école de bande dessinées et d’illustrations). Le tout a été publié dans un petit recueil intitulé «Ce que je voudrais te dire», la couverture est de la main de Timéa Wenger. La description de ce projet se trouve ici.





