Par Anouk Dunant Gonzenbach
Des portraits du quartier, cette rubrique. Parfois des portraits en creux aussi, pour ce qui n’est plus. Ce qui n’est plus aujourd’hui, c’est notre poste, notre petite poste. Son histoire a été écrite et réécrite, cette histoire d’un combat, d’une lutte, de résistance, de maintien des liens humains.
Cette histoire a près de trente ans, c’est l’histoire d’une révolte locale dans les couleurs de mobilisation de l’automne 1999, qui veut empêcher la fermeture de la petite agence de la rue du Beulet. Elle devait disparaitre à l’aube du passage à l’an 2000, comme 169 autres filiales d’ailleurs, puisqu’une nouvelle poste était entrée en fonction aux Charmilles, le bâtiment qui accueille aujourd’hui Ressources urbaines, une vingtaine d’artistes, de créateurs et de créatrices, un projet comme on les aime.
Elle n’a alors pas fermé, cette petite poste, car le quartier n’a rien lâché en cet automne 1999 aux couleurs de résistance, il y a eu Jacqueline Meng, qui tenait à son quartier vivant, partie avec un stylo et une feuille de signatures, devenue présidente du Comité citoyen pour la sauvegarde de la poste de Saint-Jean ; il y a eu le Front de libération de Saint-Jean (FLSJ) ; il y a eu des opérations nocturnes pour rebaptiser les rues du voisinage ; il y a eu occupation des locaux, des rencontres avec le directeur des Postes de Genève ; il y a eu délégation à Berne pour rencontrer le conseiller fédéral Moritz Leuenberger, qui viendra ensuite voir sur place ; il y a eu Manuel Tornare aussi ; il y a eu rénovation ; il y a eu l’espace Emma Louise Zell, la poste n’a pas fermé.
Le quartier n’a rien lâché, car ce à quoi il tient, le quartier, c’est à sa vie, c’est à ses liens, c’est aux échanges, c’est à tout ce qui est humain dans un monde en train de tout sacrifier à la mondialisation, on est en 1999, Seattle, le quartier se bat pour la proximité, pour le cœur jaune de la rue du Beulet. La démocratie de quartier.
La poste n’a alors pas fermé, je suis arrivée juste après dans le quartier, reconnaissance infinie pour la lutte menée. Les enfants sont né.es, poussette à la poste, au marché, chez le cordonnier, les enfants grandissent, ceux de la postière aussi, nouvelles au fil des mois, sourires, échanges, paiements, paquets pour proches et lointains, timbres pour les cartes de Nouvel An, nouvelles au fil des années.
Plus loin, ça bouge, l’agence des Charmilles se déplace en janvier 2021 dans le centre commercial. Planète. Histoire de bien rassembler sous les néons sans âme un bout du géant jaune avec le reste. On reçoit des courriers, qui expliquent qu’on va largement y gagner au change, parce qu’il y aura un nouvel Automate My Post 24 dans le dispositif. Jour et nuit pour les paquets. Des automates remplacent les gens. Moins de personnes derrière les guichets, plus de robots. A Saint-Jean, on garde notre postière, nos deux postières. Les enfants commencent à quitter le nid, on se comprend.
Et puis, dans les couleurs de l’automne 2024, la poste de Saint-Jean apparaît dans la liste des sites à sacrifier, une fois de plus. Dans le quartier, on lutte pour la végétalisation, pour l’ombre à la pataugeoire, pour le parc Masset, pour un cycle à taille humaine, sentiment d’être un animal piégé devant les phares d’une voiture en mode panique, ça brûle de partout, pas assez de bras, les bulles de savon éclatent, il faut du souffle pour les garder dans l’air, garder du souffle, comment faire.
Dans la fournaise de l’été 2026, notre poste ferme. Un mot de Maria, sur la porte, un magnifique message pour dire merci de tout ce qui a été, parce que, écrit-elle, « ce quartier ressemble un peu à une grande famille ».
L’humain arrive à aller sur la lune, à créer des montages financiers qui rendent impossible tout traçage à travers des dédales de sociétés-écrans dans des multitudes de paradis fiscaux, alors inventer un système économiquement viable pour que le service public continue à offrir des services (répétition du mot service, puisque c’est une clé) de proximité avec des personnes à qui l’on peut dire de vrais bonjour-aurevoir, avec lesquels échanger, comme l’écrit Maria, «vos sourires, vos habitudes, vos petites attentions vos confidences parfois », et celles et ceux « qui poussaient simplement la porte pour venir dire bonjour ». C’est possible, sans doute aucun.
Pousser simplement la porte pour venir dire bonjour. Voulons-nous vraiment une Planète (Charmilles), un monde où pousser simplement une porte pour montrer qu’on tient les un.es aux autres n’est plus une évidence quotidienne ? Continuons à bouger, à nous indigner, à résister, à l’échelle du quartier.
Quelques références :
- Emmanuelle Michel, « Genève :Une poste ferme, et un quartier rallie le combat contre la mondialisation », in Le Temps, 2 décembre 1999.
- Widmer Joly, « Antennes postales de Saint-Jean : les travaux ont débuté », in Tribune de Genève, 26 septembre 2000.
- Pierre Varcher, Jean-Pierre Keller, Saint-Jean-Charmilles entre hier et aujourd’hui. Une histoire de quartier, Genève, éd. Parlez-moi de Saint-Jean, 2015, p. 106.
- Cédric Guinant, « La poste du Beulet : clap de fin ? », in Quartier libre 132, printemps-été 2025, p. 11.
Article paru dans Quartier Libre 134, printemps-été 2026.
