Par Françoise Favre-Prinet
Je veux le matin neuf
Je veux le matin
neuf. Je le désire dans son dit unique, il me faut aller à sa rencontre.
L’aube
à peine, grise mine brouillée.
Je
jette mon pas en avant, à longues enjambées lentes, pour ne manquer aucun
silence, ne rien déranger, mais jetée quand même hors de chez moi, hors des
murs et des miroirs.
Alentour,
il n’y a que les bravos de la pluie, le crépitement de milliers de petites
mains sur les jeunes feuilles des arbres ; je suis prête à leur
demander : Pour qui votre enthousiasme ? décidée, si convaincue, d’y
participer…
Dans
la parole d’un ciel printanier, le vent repousse les didascalies des nuages,
les frênes en majesté discourent à bas mot, un rosier cannelle, sauvage en
diable, ploie sur le chemin.
Tout
semble prendre un soin précautionneux d’un parler vrai. J’avance sur un
plumetis de pétales minuscules et blancs, violence de l’orage qui n’épargne, ni
ne soigne, qui ne sait que sa rage.
De
l’invisible a jailli, claire, une voix, lancée par-dessus les haies.
C’est
mon nom qui arrive jusqu’à moi, mon nom répété !
Qui
va là dans les six heures du matin ?
Qui
vient vers moi par mon nom lancé ?
Dans
la clairevoie des futaies, une silhouette… Et mon nom encore… Et des bras qui
dansent vivement entre les jeunes brins d’arbres.
Je
me pensais la première dans l’aube !
Je
reconnais l’amie, elle rit, ne dit que mon nom encore et encore.
Je
réponds par la clameur du sien.
Aujourd’hui
où on ne peut plus se toucher, où on ne doit plus se toucher, voilà qu’une voix
défie toute précaution… et vient m’étreindre, m’envelopper de mon propre nom,
qu’elle sait prononcer.
Il
n’y a pas de plus haute parole que celle soufflée au mitan du silence par une
voix de hasard, quelques syllabes brèves nous renvoyant à nous-même, autre et
plus légère encore.
Résister
passe par l’appel du nom. Persévérer aussi. Plus qu’un entêtement, la folle
liberté… car paradoxalement, être libre demande l’altérité… Pour tenir la vie
ensemble.
Ne
prends pas la vie de haut, me disent les coquelicots.
Je vais éveillée, touchée par ce qui me manquait, secouée par mon nom.
Publié le 22 mai 2020