
Voeux- premier janvier 2026

Voeux- premier janvier 2026
Par Anouk Dunant Gonzenbach et Claude Bonard
Encore marmots, certaines et certains d’entre-nous se sont fait tirer du lit chaud et douillet très tôt, le matin du Réveillon, pour aller à la Treille dans le grand froid de l’hiver assister à une cérémonie avec discours, gens en uniforme et tir aux canons. D’autres pas. Tout ce qui est proche n’est pas forcément connu. Alors le tir des canons, la Restauration, le 31 décembre, c’est quoi déjà ? Il nous semblait important d’éclairer de quelques lignes cette affaire.
En une phrase, le 31 décembre 1813, Genève retrouve son indépendance et décrète la Restauration genevoise. En raison de contraintes imposées par le « libérateur » autrichien, la proclamation officielle a lieu seulement le 1er janvier 1814. Chaque année, le 31 décembre, Genève commémore officiellement cet événement et la population est conviée à participer à cette cérémonie. Essayons donc de mieux en comprendre les tenants et aboutissants !
La Restauration
Le terme de restauration, de manière générale, désigne le rétablissement d’un ordre politique. De quoi s’agit-il ici pour Genève ? Il est nécessaire tout d’abord de reculer de quelques pas et de quelques années pour mieux comprendre le contexte général des événements.
Révolutions (1789-1792)
Remontons carrément à la Révolution. La Révolution française de 1789 marque la fin de l’Ancien Régime et le remplacement de la monarchie absolue française par une monarchie constitutionnelle, puis par la Première République. A Genève, le gouvernement «aristocratique» considère avec craintes et mépris ces nouvelles institutions (ils ont peur de perdre leur pouvoir qui se transmet de manière oligarchique). Mais la bourgeoisie, elle, y voit des idées semblables aux siennes et enfin une lumière.
En 1792, Genève fait sa révolution (le 18e siècle a enchainé les troubles politiques, révolutions et interventions étrangères) et met fin à l’Ancien Régime. L’égalité politique des Genevois de toutes les classes est établie dans l’Edit consacrant l’égalité politique du 12 décembre 1792, ce qui ne plait évidemment pas aux conservateurs.
Genève française (1798-1813)
Les guerres qui débutent en 1792 -la France contre les monarchies- gagnent toute l’Europe. En 1792, des troupes françaises envahissent les terres du prince-évêque de Bâle. Quelques années plus tard, en 1798, les armées de la République passent à l’offensive en envahissant l’ancienne Confédération suisse.
(Ouvrons une petite parenthèse pour une petite précision : il ne s’agit pas des troupes napoléoniennes puisque Napoléon n’était encore que le général Bonaparte à cette date et envoyé en Égypte par le Directoire qui le trouvait trop encombrant. Napoléon est devenu Consul à fin 1799 suite au coup d’état de Brumaire et Empereur en 1804. En 1798, la France était une République gouvernée par le régime du Directoire.)
Victime de cet expansionnisme militaire révolutionnaire, l’ancienne Confédération suisse est remplacée en 1798 par une République helvétique sous contrôle français.
Le 15 avril 1798, l’armée française du général Jean-Pierre Girard-dit-Vieux entre dans Genève. La République est à terre. Genève est annexée à la France et devient alors le chef-lieu d’un nouveau département: le département du Léman. Sa population est composée de 10% de Genevois, 17% de Gessiens et 73% de Savoyards. On peut relever le curieux destin de ce Girard, un Genevois qui a été banni suite au soulèvement des bourgeois et natifs en 1782 et qui revient à Genève seize ans plus tard en tant que général français pour occuper sa Cité.
Dans le traité d’annexion de Genève à la France du 26 avril 1798, l’ancienne république bénéficie néanmoins de conditions particulières, qui lui permettent de continuer à gérer certaines de ses institutions comme le Collège, l’Académie ou l’Hôpital général. Mais quand-même, cette période (d’ailleurs assez peu enseignée dans les écoles) est néanmoins néfaste pour Genève: son économie décline et beaucoup de pauvres doivent recourir à l’assistance publique. La démographie diminue. Dès 1802, la population est soumise à la conscription : ainsi, de nombreux jeunes soldats genevois périront ou seront faits prisonniers lors des campagnes napoléoniennes.
Repli des troupes de l’Empire français
En octobre 1813, les troupes de l’Empire français, qui ont été défaites à la bataille de Leipzig, se replient. Elles sont talonnées par les armées coalisées de Russie, d’Autriche et de Prusse.
Le 21 décembre 1813, le corps d’armée autrichien du Feldmarschall-Leutnant Ferdinand comte Bubna von Littiz pénètre en Suisse par Bâle avec pour but de gagner ensuite Genève puis Lyon.
Sentant le vent tourner, un groupe d’anciens magistrats genevois crée secrètement une commission en vue de préparer la restauration de l’ancienne République.
Départ des Français et arrivée des Autrichiens
Le 30 décembre 1813, la garnison française du général Jordy quitte Genève. L’après-midi même, vers 13h30, les Autrichiens de Bubna occupent la cité. Cette armée compte selon les sources entre 8000 et 10’000 hommes (on n’entre pas dans les détails, mais les récits contemporains n’y vont pas de main morte, il faut les nourrir, les loger et les soigner, ces Autrichiens). Ils vont rester jusqu’au 30 juin 1815. La commission clandestine du groupe d’anciens magistrats évoquée ci-dessus s’érige alors en gouvernement provisoire et désigne quatre syndics selon les usages politiques d’Ancien Régime (on rappelle que le Petit Conseil, soit l’ancêtre du Conseil d’Etat, était formé de 25 membres présidés par quatre syndics. Il y avait également un Conseil des Deux-Cent – ancêtre du Grand Conseil- et tout ce petit monde s’élisait entre eux, ce qui a donné les envies et idées révolutionnaires à ceux qui en étaient exclus).
Le 31 décembre 1813, une proclamation est rédigée qui annonce simultanément l’indépendance de Genève et la Restauration de la République. Emmené par les conservateurs Ami Lullin et Joseph Des Arts, le gouvernement autoproclamé vise à rétablir l’ordre politique d’avant la Révolution.
La proclamation de la restauration, un cafouillage monumental
Le 31 décembre 1813, sauf que… à ce moment, il y a eu un cafouillage monumental avec la Proclamation, qui a été lue sur les places non pas le 31 décembre… mais le 1er janvier 1814. Le texte de la Proclamation, une harangue rédigée dans le style ampoulé et obséquieux du temps par les autoproclamés « Magnifiques et Très-Honorés Seigneurs Syndics et Conseil de la Ville et République de Genève » est reproduit ci-dessous.
Ce texte devait donc être lu sur les places de la ville le 31 décembre. Mais Bubna avait exigé que ce texte lui soit soumis avant publication. Un témoin du temps, Amédée Jules Pictet de Sergy, avocat amené à devenir membre du Conseil Représentatif, a décrit ces péripéties dans un ouvrage publié en 1869 et raconte que « […] la journée toute entière s’est écoulée à discuter, corriger, imprimer, réimprimer et rien ne s’était trouvé prêt avant la nuit. On dut renvoyer la publication au lendemain, mais on oublia d’en changer la date primitive ». Fêtée le 31 décembre, la proclamation de la Restauration a en réalité eu lieu le 1er janvier 1814 !
Le Feldmarschall-Leutnant autrichien Ferdinand comte Bubna von Littiz
Un petit mot sur Bubna : c’est lui qui commande les troupes autrichiennes qui entrent à Genève le 30 décembre 1813. Il en repart en mars 1814, au soulagement des Genevois qu’il a énervés par ses tracasseries et l’affaire des canons. Mais comme il faut être diplomatique, les autorités le font bourgeois d’honneur en juillet 1815 et il en reste aujourd’hui le Passage De-Bubna à peine connu, qui relie le Boulevard Helvétique à la rue des Glacis-de-Rive.
Les canons
En face de l’Hôtel de Ville, sous les Archives d’Etat, au lieu-dit de l’Ancien Arsenal, se trouvent cinq canons de bronze qui sont les derniers vestiges de l’artillerie genevoise. Quatre de ces cinq canons -le cinquième avait été caché- ont été réquisitionnés par les Autrichiens (qui en tout ont confisqué les septante canons de l’arsenal genevois) en février 1814. En hiver 1814, les Autrichiens embarquent donc le contenu de l’arsenal à bord de six barques pour les emporter en Autriche via Ouchy. Les Genevois et leur gouvernant sont bien énervés, mais grondent en vain. Ils ont encore besoin des Autrichiens pour résister à la contre-offensive de Napoléon dont les troupes sont à nouveau à Carouge en mars 1814 (la peu connue bataille de Saint-Julien du 1er mars 1814).
Joseph Pinon un officier genevois, décide alors d’aller réclamer ces canons directement à Vienne. Après des premières démarches diplomatiques infructueuses, il arrive à rencontrer l’Empereur François 1er d’Autriche à Schönbrunn, qui donne son accord. Reste à identifier les canons dispersés dans différentes villes autrichiennes. Finalement, Pinon arrive à faire revenir à Genève 48 pièces en septembre 1814, la suite arrivera au compte-goutte jusqu’en 1923. Le 31 décembre 1814, pour la commémoration de la première année de la Restauration, un défilé de sept pièces d’artilleries tirées par des chevaux est organisée, et Pinon est promu lieutenant-colonel.
Parmi les canons qui nous restent, celui qui porte deux dauphins comme anses, le plus ancien, a été fondu en 1680 à Genève.
Alors, la Restauration ? En réalité, un retour à l’ordre ancien
Comme nous l’avons évoqué plus haut, il s’agit de casser un peu le mythe : La Restauration signifie le retour au pouvoir des perruques poudrées qui n’imaginaient alors pas autre chose que le retour à l’ordre ancien ayant prévalu avant la révolution genevoise de décembre 1792, celui des patriciens. Joseph Des Arts, chef de file et instigateur de la première Commission de Gouvernement secrète du 24 décembre 1813, avec Ami Lullin et Abraham-Auguste Saladin de Budé, écrivait dix-huit ans plus tôt, en 1795 que « les hommes naissent et demeurent inégaux en droit » ou encore que « la souveraineté du peuple est une chose détestable ».
Une fois la Restauration accomplie, Genève se dote d’une nouvelle constitution adoptée le 24 août 1814. Cette nouvelle charte fondamentale de la jeune République écarte la majeure partie des Genevois de toute participation à la vie publique. Témoin avisé de cette époque, l’avocat et écrivain Amédée Pierre Jules Pictet de Sergy que nous avons déjà cité plus haut – qui n’était pourtant pas un révolutionnaire – écrira en 1869, soit 55 ans après les événements que « la constitution de 1814 était un travail improvisé dans de mauvaises conditions d’étude et de réflexions, et qu’elle a vécu ce que vivent les constitutions ». Et d’ajouter cette phrase superbe : «Elle est descendue dans le gouffre qui engloutit les œuvres usées et vaincues. Nous sommes loin de songer à l’en exhumer.»
La suite
La porte est désormais ouverte pour le rattachement de Genève à la Confédération (19 mai 1815) puis engendrer la marche vers l’égalité des citoyens et le réveil démocratique de 1841. Une nouvelle constitution verra le jour en 1842, suivie quatre ans plus tard de la révolution radicale de 1846 qui marque la naissance de la Genève moderne.
La commémoration de la Restauration
En 1863, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Restauration, une plaque commémorative est apposée sur le mur de la tour Baudet à côté de la Treille. Depuis 1883, les étudiants de Zofingue rejoints par les membres de la Société militaire du canton de Genève (SMG) prennent l’habitude de se réunir sur la Treille afin de commémorer l’anniversaire de la Restauration de la République. Cette coutume s’amplifie dès 1887 ; à l’invitation de la SMG, les Genevois se donnent rendez-vous sur la Treille le 30 décembre au soir tombant. Une cérémonie devenue imposante avec le temps en présence de nombreux invités représentant la fine fleur du monde politique, académique et militaire genevois. Depuis 1914, c’est la Société d’Artillerie de Genève qui est chargée de tirer les salves des coups de canon.
Chose curieuse, alors que la Restauration du 31 décembre 1813 constitue un événement clé de l’histoire genevoise, aucune cérémonie officielle ne ponctuait cet anniversaire. Une incohérence que relevèrent à juste titre les membres du Conseil d’État.
Dès lors, depuis 2007, le 31 décembre au matin, une cérémonie officielle marque la date de la Restauration de la République en 1813. Elle commence à huit heures par des salves de tirs sur la promenade de la Treille, la promenade Saint-Antoine et la rotonde du Mont-Blanc (tout porte à croire que les canons tonnent vraisemblablement déjà lors du premier aniversaire de la Restauration, c’était dans les coutumes du temps). Une aubade est ensuite donnée par le Corps de musique de Landwehr puis a lieu la cérémonie officielle au pied de la Tour Baudet. Elle commence par le chant du « Cé qu’è lainô » par l’assistance. Le Conseil d’Etat s’exprime ensuite et prononce ses vœux, puis tout le monde chante l’Hymne national. La Landwehr joue enfin « Aux Armes Genève ». Une collation est ensuite offerte à la population sous l’Ancien Arsenal (maintenant nos lectrices et lecteurs sont au point sur les canons qui s’y trouvent), puis les personnes qui se rendent au culte de la Restauration se déplacent à la cathédrale Saint-Pierre.



Références :
Article « restauration », Dictionnaire historique de la Suisse DHS, en ligne https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009799/2012-01-12/.
Archives d’Etat de Genève, « L’entrée de Genève dans la Confédération », https://archives-etat-ge.ch/page_de_base/entree-de-geneve-dans-la-confederation/.
Archives d’Etat de Genève, Exposition en ligne « Genève et les Suisses », https://archives-etat-ge.ch/page_de_base/geneve-et-les-suisses.
Bonard Claude, Derrière le rideau – Petites chroniques de la rue de l’Hôtel-de-Ville, Genève, Slatkine, 2022.
Bonard Claude, Histoire du Corps de Corps de musique de Landwehr -Harmonie officielle de l’État de Genève 1783-1789-1989, Genève, Edition Corps de Musique de Landwehr, 1989.
Bonard Claude, « La Restauration genevoise, entre ombre et lumière », Tribune de Genève, 31 décembre 2023, https://www.tdg.ch/linvite-la-restauration-genevoise-entre-ombre-et-lumiere-109988400830.
Chaix Benjamin, «1814, les retour des canons provoque une liesse populaire », in Tribune de Genève, 9 novembre 2015, https://www.tdg.ch/1814-le-retour-des-canons-provoque-une-liesse-populaire-350211022841.
Foldi David, Le Brécaillon, Bulletin de l’Association du Musée Militaire Genevois, No 9, février 1988, pp. 34-40.
Langendorf Jean-Jacques, « Pinon, l’homme aux canons », in Les canons de l’ancien arsenal, Genève, Union des Sociétés Militaires de Genève, 2008.
Massé Arthur, Echelles et canons – souvenirs genevois, Genève, Cherbuliez, 1882.
A.-P.-J. Pictet de Sergy, Genève ressuscitée le 31 décembre 1813 – récit d’un vieux genevois, Genève et Bâle, H. Georg éditeur, 1869, p. 125.
Société militaire du Canton de Genève, Notice historique sur la Société militaire du canton de Genève, Genève, 1973.
Société de la Restauration et du 1er juin, Souvenirs du Centenaire de la Restauration, Genève, Imprimerie Henri Jarrys, 1914.
« Les Genevois de Berne », in Campus, n. 117, juin-août 2014, https://www.unige.ch/campus/numeros/117/dossier2/ (pour la citation de Joseph des Arts).
Texte écrit en décembre 2025.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le cardon de Noël, c’est le souvenir de ma mère, dans la cuisine, les avant-bras en sang se débattant avec les immenses plants couverts d’épines achetés au marché de la ferme voisine, la dinde cuisant gentiment au four, la maison garnie de guirlandes. Le cardon sur la table de Noël, après la prière du grand-père pasteur et la remarque de la vieille grand-tante qui année après année, acide invariablement que la dinde c’est un peu sec et que l’année prochaine il faudra vraiment faire une oie. Noël à table entre magie et galère puis le cardon genevois sur la table et dans l’assiette, harmonie, un vrai don de la nature (et de soi pour ma mère qui l’a préparé).
Les années passent et j’ai grandi, et peu à peu commencé à entrer dans le tournus des repas de Noël familiaux, à recevoir à la maison. Entre-temps, le cardon a fait son apparition tout préparé en bocal dans les magasins. Alors j’ai triché, enfin il me semblait que je trichais, je me pardonnais en me disant que les enfants étaient bébés, puis tout-petits, qu’il fallait se simplifier la vie, je trouvais mille excuses pour soulager le poids de culpabilité de cinq cent ans de protestantisme sur les épaules, les enfants à quatre pattes dans la cuisine, bref j’ai triché, j’ai acheté le cardon en bocal.
Il y a des recettes familiales, des controverses infinies, des avis tranchés, des camps bien rangés. Celleux qui le cuisinent en gratin, celleux pas en gratin. Chez nous, c’est pas en gratin, c’est les cardons plongés dans un roux à la crème une fois cuits, on peut même les cuisiner la veille et les laisser sur la fenêtre, une nuit, dans le roux, c’est encore meilleur le lendemain, c’est définitif, on est du côté du cardon pas en gratin. Bocal ou pas.
Les années passent, et on s’est inscrits pour des paniers, l’agriculture contractuelle de proximité, d’abord aux Charottons (mille souvenirs merveilleux) puis à Cultures locales à Dardagny (une équipe formidable) avec le vrai goût des légumes (à huit ans, ma fille ne pouvait plus manger une tomate de grande surface, son palais avait tout compris). Et là, vers la fin de l’année, depuis quelques années, Cultures locales nous propose des plants de cardons.
Les années passent et j’ai craqué, voulu revenir à la tradition, me prouver que je pouvais le faire, j’ai commandé les plants, mis mon tablier, sorti les sparadraps et épluché mes cardons. Au fur et à mesure, placer les morceaux coupés dans un plat rempli d’eau et de lait, pour ne pas qu’ils brunissent. Puis les cuire dans de l’eau toujours coupée avec du lait, et enfin faire ce fameux roux.
Et je suis tombée dedans, dans ma casserole de cardons. C’est long, la préparation, mais c’est méditatif. Pas si sanglant (je crois qu’ils sont livrés avec moins de cardes épineuses que par le passé). Et surtout si bon. Ce n’est pas que le goût de la tradition, c’est vraiment encore meilleur.
Les années passent mais toujours, peut-être qu’un bout de Noël se cache là, dans la cuisine, entre le couteau et la marmite, dans ce temps consacré à faire vivre un goût du passé pour le transmettre, à rendre plein respect au travail de celleux qui l’ont fait pousser, à regarder dehors le soir qui tombe.
On parle de quoi en fait ? Le cardon épineux argenté de Plainpalais
Ce cardon s’appelle en vrai « cardon épineux genevois » et même pour sa variété locale « cardon épineux argenté de Plainpalais » ; il est cultivé dans la campagne genevoise, c’est une tradition de Noël, il est même inscrit depuis une vingtaine d’années au registre fédéral des Appellations d’origine (AOP) – c’est le seul légume suisse qui a cette appellation, ici on est trop fier.ères. Notre canton est la seule région qui produit encore du cardon avec des épines.
Le truc, c’est que le plant (ils vont jusqu’à un mètre cinquante de haut, les plants) que l’on cuisine est blanc. Pour ce faire, les pieds sont emballés dans les champs en automne dans des sacs poubelles noirs pour pas qu’ils verdissent. Les agriculteurices mettent des gants, car ça pique.
Un peu d’histoire
Alors là, je n’ai pas été dans les sources mais sur les sites de celleux qui le cultivent et surtout lire les recherches de l’historienne Isabelle Brunier, qui a révolutionné en 2020 l’histoire du cardon genevois en montrant qu’il est consommé à Genève bien plus tôt qu’on ne le pensait – à lire dans l’excellente revue Passé Simple. Selon ses recherches donc, le cardon est mentionné pour la première fois dans un registre conservé aux Archives d’Etat qui mentionne ce qui a été servi lors d’un banquet en l’honneur du duc Christophe, fils du comte palatin, par les autorités genevoises le 6 décembre 1566. Elle a retrouvé également une inscription de ce qui a été livré pour « Messeigneurs », le gouvernement d’alors, à l’occasion d’un dîner servi le 1er janvier 1594 : un saucisson du lard et une carde, le fameux cardon.




Références :
23 décembre 2025
par Anouk Dunant Gonzenbach
Les rubans s’effacent peu à peu, sous les pieds les lettres claircissent. Je me souviens, il y a presque vingt ans, bandes oranges ondulantes, grands bacs à fleurs, je me souviens ma petite fille de deux ans, tous ces mois d’été, nous arrosions avec le jardinier, je prenais le café, Terrasse du Troc. Récolte de souvenirs, les cosmos les courgettes poussaient, les bandes oranges serpentaient.
Je me souviens, le début de chaque ruban. Petit pied posé délicatement devant petit pied, la petite fille avance en orange, ne pas dépasser de la ligne. Dessous, les mots témoignages de la mémoire du quartier. « Je me souviens de la grosse fumée blanche du train qui passait sous le pont de la rue de Miléant. Notre classe se déplaçait de l’école des Charmilles pour aller à Saint-Jean. Tous les gosses couraient pour se trouver dans la fumée ».
Je me souviens cette excursion presque quotidienne au bout des voies couvertes, il fallait aller vérifier, la courgette qui grossit, nous prenions l’affaire au sérieux, rubans oranges, «je me souviens d’une espèce de pré devant la tour Constellation, devenue un parking privé », superposition de temps, en un lieu, lieu à se réapproprier en 2006, aujourd’hui lieu vivant et exemple de tout ce qui est bon pour aujourd’hui, parce que Voies_Là. « Je me souviens qu’il fallait faire la queue pendant des heures dans l’escalier avant d’être reçu par le Dr Guy Patry dans son cabinet à côté de la poste, je me souviens d’une ravissante fleuriste dont le magasin se trouvait à l’avenue Gallatin, où il y a maintenant une laverie ».
Les pieds et la pluie gomment les rubans pimpants oranges et tous leurs mots, les cris et les rires des enfants éclaboussent le pourtour de la pataugeoire, qui se souviendront à leur tour de ces moments joyeux, là où autrefois celles et ceux qui se souviennent regardaient passer les trains, les talus aux herbes folles.
Les lettres s’estompent, je me souviens les pieds de ma petite fille suivant les guirlandes de bitume, poésie de sol, je me souviens et de nouvelles lettres se forment, le quartier se souvient, vit et se souviendra, les trains passent dessous, les enfants et les artistes dessus, les passant.es et les artisan.es, les ateliers et le Picotin, le yoga et le slam, la toiture végétalisée et les balançoires, les mosaïques et les roses trémières, les bambous et les déchets, la vue sur la Reliure et la Maison Ronde, chewing-gum et linge de bain, trottinettes et pattes de chiens, roues de poussettes et cannes de soutien, rubans de Saint-Jean.
Août 2025
Paru dans Quartier-Libre n. 133, automne-hiver 2025/2026
L’association La Terrasse du Troc est fondée en décembre 2004 par Laura Györig Costas. Elle lance son projet en 2006 sur la couverture des voies ferrées de Saint-Jean. Cette première édition a eu pour thème « La mémoire de Saint-Jean ». Des histoires, anecdotes, mythes et légendes racontées par les habitant.es ont été récoltés. Ce réservoir de témoignages a été traduit par des artistes sous différentes formes artistiques, dont des phrases peintes sur des bandes oranges collées sur la couverture des voies ferrées, une installation de Julia Sørensen et Pierre-Louis Chantre. Voir : Dehors ! Cultiver l’espace public, sous la direction de Laura Györig Costas, La Baconnière, 2016. Voir aussi le site forum1203.ch qui archive un dossier sur la Récolte de souvenirs.

par Anouk Dunant Gonzenbach
Elle a 8 ans, elle revient de son premier camp, elle sourit, elle a grandi, elle s’est débrouillée avec son petit sac à dos. Il a 12 ans, le samedi à vélo, il sait réparer sa chambre à air. Elle a 15 ans, a géré deux journées pour son petit groupe de huit, étoiles dans leurs yeux. Elle a 21 ans, elle organise deux semaines dans l’Oberland bernois sous tente pour 60 adolescent.es, du budget aux activités, de la sécurité aux constructions de camp, des allergies alimentaires aux veillées autour du feu, toutes les étoiles dans leurs yeux.
Ils et elles font partie de la plus grande association de jeunes du canton de Genève (près de 2’000 membres, 295 responsables, 44’000 journées-enfants par année), ils et elles sont scouts. L’objectif du scoutisme, c’est de contribuer au développement des jeunes en tant que personnes, citoyen.nes responsables (c’est d’ailleurs pour cela, rappelons-le, qu’il est le seul mouvement à n’avoir pas été intégré aux jeunesses hitlériennes, qui visaient la masse). Il vit pour et par les jeunes. Loin des clichés, le scoutisme, non politique et laïque, a été créé il y a un peu plus de cent au service de la paix.
Les activités et les camps sont encadrés par des jeunes, formés solidement et attestés Jeunesse&Sport (J&S), des jeunes bénévoles, engagés et responsables, qui transmettent aux plus jeunes ce qu’ils ont vécu.
Une énergie formidable, des activités non élitistes et accessibles financièrement notamment grâce aux subventions J&S. Le succès est là, les listes d’attentes pour inscrire son enfant de 8 ans dans un groupe à Genève sont en ébullition.
Et voilà que la Confédération prévoit de réduire de 20% les subventions du programme J&S. Dans la liste de ses mesures d’économie 2027, cet inventaire à la Prévert de coupes de tout ce qui rend le monde meilleur, des économies au détriment des jeunes, de leur développement et de leur intégration sociale.
Dans un monde qui ne va pas dans le bon sens, dans un monde d’écrans, de bitume et d’isolement, dans un monde que nous rêvons plus beau, que nous avons le devoir de créer plus beau, ne coupons pas au mauvais endroit mais continuons d’avancer avec les jeunes dans le bon sens, continuons simplement d’avoir du bon sens, de soutenir les valeurs de base, les valeurs humaines, les valeurs de l’espérance.
Paru dans La Tribune de Genève, « La lettre du jour», 11 juillet 2025.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Les baskets aux pieds et le téléphone fixé sur le bras, toujours reconnaitre sa chance d’habiter Saint-Jean et d’accéder en peu de pas au bord du fleuve. Traverser le pont, monter, redescendre, passer sous l’autre pont, sentier de terre. Les modestes foulées semaine après semaine, saison après saison, l’eau toujours d’un reflet, d’un niveau, d’un bleu ou d’un vert différents, la nature bourgeonne puis s’effeuille, le Rhône et l’Arve se joignent inlassablement mais jamais pareil.
En face, les campagnes du seizième siècle, ce qu’il en reste, celle que nous aimerions aménager en parc public, celle du petit garçon à la mèche qui un jour en rêve s’est promené avec l’éléphant Saphir du zoo voisin (ne mélange pas la poésie et l’actualité, va, oui je sais, mais qu’est-ce qu’on serait bien dans ce parc).
Reste dans tes baskets, de l’autre côté. On entend braire l’âne, quand-même. Parfois les tirs. L’arrivée en bas du champ est spectaculaire, à chaque fois. Le givre sur les brins d’herbe au rayon du matin, les fleurs du printemps renaissant, exceptionnellement les biches au loin, régulièrement le pataugeage dans la boue, ça pacote sous l’Asics. Plus loin, les marches en terre du chemin sont fermées depuis plusieurs mois, cela ne change rien pour les hérons mais nous coupe dans notre élan, alors on fait le détour. Monte et descend, ça rallonge, mais c’est bon pour la santé.
Et découverte. Un salon des bois, quelques souches comme siège, un tronc pour table. Et des fleurs rouges. Pimpantes, éclatantes dans le gris d’un matin sous stratus. Géraniums sur les meubles de la forêt. Un ange ? une performance secrète de la ville ? Les semaines s’enchainent, les mollets progressent dans ce détour en pente, les fleurs magiques, fraiches, plantées, renouvelées. Eclats de rouge qui illuminent yeux et cœur pour la journée.
Et un jour, peut-être est-ce à nouveau en rêve, le jardinier. Fauche l’herbe haute, taille le fané, pourvoit de nouveaux plants. Un résistant de la banalité, une mission auto-attribuée, un message à faire passer, un espace à protéger, un cadeau au monde entier ?
Un poète de la terre, assurément.
Janvier 2025
Paru dans Quartier-Libre n. 132, printemps-été 2025
par Anouk Dunant Gonzenbach
1988, j’ai quatorze ans et j’assiste en famille à l’inauguration du Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, je pense que je vais m’ennuyer pendant les discours. Puis là, en bas, au milieu de ce grand espace d’exposition, je rentre dans une minuscule pièce noire. De la taille d’une cellule de prison, une de celles visitées par les déléguées et délégués du CICR. Là-bas, douze prisonniers s’entassent dans ces trois mètres carrés dans des conditions inhumaines. Je ressortirai de cette expérience en n’étant plus tout-à-fait la même. Depuis, des milliers et des milliers de personnes ne sont plus ressorties les mêmes de ce musée.
Le musée de la Croix-Rouge, c’est d’abord l’histoire, cette histoire qui nous définit, depuis laquelle nous affirmons la vocation internationale de la Suisse de notre cité, que nous portons dans les veines de notre ville comme le cœur battant de l’esprit de Genève, de ses valeurs d’humanisme. Cette histoire qui fait que Genève a pu déborder sur le monde, selon les mots de Robert de Traz. Le musée de la Croix-Rouge en est la racine, près d’un Palais des Nations en lequel nous devons croire plus que jamais. Le faire disparaitre ou le replanter ailleurs n’a aucun sens.
Mais ce musée, ce n’est pas que l’histoire. C’est surtout une fenêtre sur le travail titanesque et humble, accompli au quotidien à hauteur d’humain par les déléguées et délégués du CICR à travers le monde, par les bénévoles des Croix-Rouges locales. Ce musée honore celles et ceux qui ont donné leur vie pour les autres, qui en ont aidé d’autres à rester en vie. Il expose des valeurs humanistes et humanitaires mises en action et leur donne une visibilité indispensable.
Le musée de la Croix-Rouge est un formidable déclencheur à l’ouverture sur la souffrance d’autrui – comme cette expérience dans la cellule de prison, au développement d’une sensibilité pour le vécu de l’autre, à la compassion, l’une des plus nobles vertus du monde comme l’écrivait Henry Dunant. Percevoir la douleur d’une personne, se faire du souci pour elle, toujours avancer dans le sens de la dignité humaine, transmettre un brin de fibre humanitaire et ces valeurs de base, voilà tout le sens de ce musée.
Le musée de la Croix-Rouge pourrait mourir en silence, si on ne fait rien. Faire mourir ce musée, c’est faire mourir une seconde fois dans un silence assourdissant les voix de celles et ceux qui au quotidien sont emprisonnés dans des conditions inhumaines, persécutés, déplacés, qui dorment dans leur voiture parce qu’ils n’ont plus rien juste à côté de chez nous.
Aujourd’hui, le combat est inégal entre les abominations commises et le pouvoir quasi inopérant des instruments du droit international humanitaire. Mais il existe, et la Suisse en est la dépositaire. Aujourd’hui, il nous appartient de toujours nous retrousser les manches, agir autour de nous et œuvrer pour un monde meilleur. Le musée de la Croix-Rouge en est l’essence et doit continuer à faire déborder ces valeurs sur le monde.
Paru dans La Tribune de Genève, « L’invitée », 25 février 2025.

Anouk, premier janvier 2025
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes a renouvelé ses déambulations avec la participation de « Femmes à bord », une association qui propose un espace de partage, d’échange et de socialisation à des femmes en situation de précarité (les Fabuleuses).
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes roule depuis une dizaine d’années dans les rues de Genève la semaine précédant Noël. Il offre aux passantes et aux passants qui passent des mots, en toute simplicité. De la poésie dans l’effervescence de la fin de l’année, de la lumière pour éclairer la nuit d’encre de décembre. Renouveau en cet hiver 2024.
Cette année, les Fabuleuses de l’association « Femmes à bord » ont joint leur voix à celles des poètes du coin. Elles ont posé les mots sortis de leur cœur sur le papier ou nous les ont dit lors de quatre repas qu’Isabelle et moi avons partagé avec elles, leurs mots que parfois nous avons restitués avec les nôtres.
Les textes des Fabuleuses sont illustrés par un Collectif de jeunes dessinateurs et dessinatrices engagés sur ce projet. Un recueil réunissant l’ensemble des textes et illustrations a été réalisé, sous la coordination de Colin Heiniger.
Chaque jour, le sapin a déambulé dans les rues de Genève, s’est posé à des endroits différents, chaque jour nous avons fait résonner de la poésie à tous les coins de rue. Des mots ont été ajoutés aux branches par les passantes et passants grâce au papier et crayons à disposition.



Lecture partagée, bougies et thé devant le Picotin le mercredi 18 décembre à 16h30:
Un moment de lecture a eu lieu devant le Picotin (15 avenue des Tilleuls), pour partager poèmes et thé chaud, un moment en toute simplicité.


Rencontre au Plus petit jardin botanique de Suisse le samedi 21 décembre à 10h30:
Le samedi 21 décembre, nous nous sommes réunis autour d’un braséro à côté du Plus petit Jardin botanique de Suisse (39 rue de Saint-Jean). Le cercle de poèmes lus autour du feu a été un moment très émouvant.



Textes:
Les Fabuleuses: Seyna, Elizabeth, Annie, Carmen, Darine, Shireen, Alice, Elisabeth, Augustine, Raquel, Sonia, Sarah, Hedija, Betzabe et Alexandra
Et avec : Gabriella Baggiolini, Julie Barbey Horváth, Philippe Bonvin, Linda Cara-Jacobi, Cynthia Cochet, Renato Corvini, Anouk Dunant Gonzenbach, Marie-Hélène Groux, Françoise Favre-Prinet , Sylvie Fischer, Brigitte Frank, Ariane Aude Manureva Freymond, Maurice Gardiol, Huguette Junod, Lux, Eveline Monticelli, Denise Mützenberg, Sylvain Thévoz, Sylvaine Viel-Notte,Thu, Annette Zimermann
Les textes des Fabuleuses sont illustrés par: Chloé Giromini, Noémie Berger, Gigillustration, Ester de Jong Gonçalves, Alice Ernoux, Colin Heiniger, Charlotte Laesser, Timéa Wenger, Iness Boundraa



La carte de voeux de l’Association Femmes à bord, avec le sapin!

Itinéraire du sapin du 16 au 21 décembre 2024:
Contact: courrier@virusolidaire.ch.
Pourquoi un sapin à pommes à poèmes et à roulettes ?
Pour le Noël 2014 est née l’idée du sapin à pommes mobile, à l’origine dans le cadre des événements de Noël organisés par l’aumônerie de l’Université de Genève. Le sapin a accompagné ces Noëls pendant cinq années en roulant dans la cité, distribuant des pommes aux passants et aux étudiants.
Il a provoqué de beaux échanges, des dialogues surréalistes, des interpellations amusées, un intérêt sincère. Sa simplicité a désarmé. On ne s’y attendait pas du tout. Nous avons découvert qu’offrir une pomme et un sourire, souvent, c’est juste ça, l’esprit de Noël.
En 2019, le sapin a ajouté des poèmes sur ses branches. Un dimanche après-midi de décembre, nous nous sommes réunies, un bouquet de femmes, autour d’une table de la Treille dans le cadre d’un laboratoire d’écriture pour une lecture de textes; ces textes ont ensuite été suspendus au sapin avec des rubans. Ce sapin à pommes à poésie à roulettes a circulé dans les rues de la ville, de la poésie a ainsi été offerte aux passants pendant toute la semaine précédant Noël.
En 2020, il n’était pas possible de se réunir. Sur ce blog est alors né le projet du calendrier de l’Avent en poésie: un texte ou poème par jour, sur le thème du sapin, de la pomme, de l’étoile, de l’hiver ou de Noël, ou même de n’importe quoi, mais illuminé par une lumière positive, écrit par des autrices et auteurs différents. Suite à un appel a texte, un texte a été publié chaque jour sur le blog, comme une porte de calendrier à ouvrir. Puis chaque texte et poème a été imprimé et suspendu à un sapin à pommes ambulant tiré par un vélo qui a circulé dans les rues de Genève avant Noël.
En 2021, le cercle des mots s’est élargi pour aller à la rencontre de l’Université Ouvrière de Genève. Lors de trois cours de français et d’alphabétisation, qui réunissent des personnes de tous horizons, des mots de Noël et de l’hiver ont été appris, dits, écrits. Et ont été accrochés aux branches du sapin aux côtés de textes et poèmes d’auteur.e.s du coin.
En 2023, le projet a été porté en collaboration avec la Feuille de Trèfle et a fait l’objet d’un numéro de ce journal.
Pourquoi des pommes sur le sapin ? petit retour historique
Simplicité. Qui vient de loin, on n’a rien inventé. Voici un bref résumé, tiré du livre de mon ancien prof de l’Uni François Walter et d’Alain Cabantous. Dès la fin du Moyen Age, on met des végétaux aux fenêtres de maisons au milieu de l’hiver, mais cela n’a encore rien à voir avec Noël, on se protège comme cela des mauvais esprits, des sorcières et des démons. Puis on commence à disposer des arbres dans l’espace public et le sapin est choisi, le seul qui est vert en hiver, symbole de vie, et c’est plus joli d’avoir du vert qu’un tronc tout nu.
On est alors en 1521 à Sélestat en Alsace, où les archives gardent la trace d’un sapin coupé qui sert de décoration. Le sapin devient associé à la fête de Noël et entre ensuite gentiment dans les maisons, et quand il n’y a pas de place, il est suspendu au plafond.
Dès le début, le sapin est décoré avec des belles pommes rouges (qui rappellent aussi l’arbre de la faute d’Adam et Eve), des noix et des fleurs en papier. Le 18ème siècle voit un grand essor du sapin de Noël, le 19ème siècle est celui de l’apparition des bougies. Les pommes sont encore là, parfois dorées, avec des sucreries.
Le sapin de Noël se répand en Europe du nord, et une romancière anglaise raconte qu’en 1836 on vend à Vienne des sapins déjà ornés d’une pomme, d’un fruit sec ou d’un pain d’épices. Selon la légende, l’année 1860 subit une mauvaise récolte de pommes. Les artisans verriers inventent alors des boules en verre soufflé pour les remplacer. A la fin du 19ème siècle, les boules et les santons sont fabriqués en série et dès 1950 les décorations de Noël s’industrialisent et deviennent plus uniformes.
Alors les pommes sur un sapin, c’est un peu un retour aux sources, mais surtout c’est simple et comme c’est beau.
Référence : Alain Cabantous, François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Editions Payot & Rivages, Paris, 2016.
Un projet virusolidaire.ch
porté par Anouk Dunant Gonzenbach
et Isabelle Lamm
Un grand merci à l’Association « Des mots et des graines » (merci mes ami.es), structure qui permet de demander un peu d’aide financière pour ces projets poétiques.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
« Konrad Witz en chantier », un projet que nous avons imaginé, rêvé en couleurs, créé puis réalisé en grand. Il s’agit d’un dispositif en trois objets qui accompagne la restauration du temple de la Fusterie:
Le photomontage Déplié de Jean Stern, une oeuvre d’art de grand format (5m sur 12m) appliquée sur une structure rigide en accordéon, est dressé devant la façade sud du temple de la Fusterie. Visible sur le temple jusqu’à la fin des travaux de restauration, il a été réalisé par l’artiste plasticien Jean Stern, en collaboration avec la directrice adjointe des Archives d’Etat Anouk Dunant Gonzenbach et le pasteur Jean-Michel Perret. Cette œuvre propose une relecture du tableau de Konrad Witz La Pêche miraculeuse, datant de 1444 (coll. du Musée d’art et d’histoire, Genève). Ce tableau, fleuron du patrimoine genevois, est célèbre pour l’intégration de la scène de la pêche miraculeuse dans le paysage genevois de l’époque, ce qui est la première représentation dans l’histoire de l’art d’un lieu topographiquement exact et reconnaissable.
Quinze panneaux historiques qui décrivent l’histoire de Genève, de la Réforme et du temple de la Fusterie (avec traductions en anglais) : ces panneaux de grande taille installés sur les palissades du chantier du temple constituent une exposition en plein air à visiter en se promenant autour du chantier. Réalisés en collaboration avec l’historienne de l’art Erica Deuber Ziegler, ils retracent l’histoire de la place de la Fusterie, de son temple – premier lieu de culte protestant érigé dans l’enceinte de la ville de Genève – et du chantier de restauration en cours. Ils couvrent ainsi une période qui s’étend du Moyen Age à nos jours.
Mon recueil Un tableau mais pas que. La pêche miraculeuse de Konrad Witz (éd. Slatkine, juin 2024), qui propose un récit de l’histoire du tableau et de son peintre du Moyen Age à nos jours à travers différents lieux emblématiques de Genève et qui fait revivre aux travers des tribulations de ce tableau tout un pan de l’histoire locale. La seconde partie de l’ouvrage raconte le processus de création qui a mené à la réalisation du photomontage Déplié et s’interroge sur le sens que nous pouvons donner à ce tableau aujourd’hui.
Mon message du 17 juin 2024 lors de l’inauguration :
« Nous sommes en l’an 30, les disciples pêchent sur le lac de Tibériade mais leurs filets restent désespérément vides. Jésus, qui se trouve incognito au bord du rivage dit alors aux pêcheurs bredouilles de jeter leur filet du côté droit de la barque. Le filet se remplit, la pêche est miraculeuse.
Nous sommes en 1444, à Genève, Konrad Witz actualise cette scène de l’évangile (il y en a deux en réalité, je ne rentre pas ici dans les détails) dans un environnement naturel reconnaissable, contemporain et topographiquement exact. Witz actualise le message. Dans sa Pêche miraculeuse, depuis le bas de l’actuelle place des Alpes, nous voyons Jésus aux Pâquis et la Savoie en arrière-plan.
En 1444, Genève est prospère. Les foires battent leur plein. Genève est une des premières places d’échanges commerciaux en Europe. On y vend de tout, même du gingembre, du poivre, du riz, du sucre candi. Nous sommes en 1444, à Genève, la population grandit, il y a environ 10 000 habitants, ce qui en fait une grande ville. Pour loger tout ce monde, les faubourgs grossissent, surtout celui de Saint-Gervais, la rue de Coutance vient d’être bâtie. La région est en paix. Ce qui est assez rare dans l’histoire, car Genève est une cité épiscopale que les puissants cherchent constamment à s’approprier. La preuve par l’Escalade.
Nous sommes en 1444 à Genève, Konrad Witz réalise ce tryptique commandé par l’évêque de Genève François de Metz. Le retable est installé dans la cathédrale Saint-Pierre. Lors des célébrations, les Genevoises et Genevois voient maintenant en face d’eux des hommes simples pêcher dans leur lac et le Christ marcher sur ces eaux familières pour les aider et les réconforter, ils sont les témoins de cette scène.
Les Genevois ne verront pas si longtemps que ça ce tableau, car en 1535, dans une Genève, qui se réforme, les images ne font pas long feu dans les églises. Les iconoclastes lacèrent à coup de lames les visages des personnages saints du retable, et pas de main morte, mais la pêche est miraculeusement est sauvée. Commencent les tribulations du tableau, de bibliothèques successives en musée. Perdu pendant 150 ans, ressorti de l’oubli en 1901, la pêche miraculeuse devient la plus célèbre œuvre d’art de Genève et un marqueur de l’histoire de l’art européen parce qu’elle représente ce premier paysage topographiquement exact que l’on connaisse. Ce tableau devient à l’ouverture du Musée d’art et d’histoire en 1910 son fleuron. Restaurée complètement en 2012, son histoire et sa matérialité en ont été écrites à cette occasion en un ouvrage qui fait date, sous la direction du professeur Frédéric Elsig et de César Menz.
Nous sommes aujourd’hui à Genève. Assis dans la salle 401 du Musée, nous regardons ce tableau dans tous les sens, en longueur, en largeur, en profondeur et dans toutes ses dimensions, hier aujourd’hui et demain, tout est juste avec lui, dans tous les sens il fait sens. Ce message d’il y a deux mille ans, actualisé en 1444, parle pour aujourd’hui.
La pêche miraculeuse, un tableau, un très célèbre tableau, un tableau dont la proximité ne cesse de surprendre, un tableau mais pas que. Tout est présent dans ce tableau, le lac de Tibériade et des racines très profondes, Genève, Jésus, Jésus à son époque, Jésus au Moyen Age et Jésus aujourd’hui, l’histoire de la Réforme, celle de Genève, l’Art, les textes, la Parole, la Parole décalée, Jésus demain, l’eau, le lac Léman, le Salève. Alors continuons l’histoire, et actualisons aujourd’hui ce qui a été actualisé il y a 580 ans.
Nous sommes aujourd’hui à Genève, voici le dévoilement d’un projet prêt en réalité depuis sept années, un projet qui déplie l’an 30, l’an 1444 et aujourd’hui, qui relie aujourd’hui d’une manière ou d’une autre la Pêche miraculeuse sortie de la cathédrale par les Réformés à un lieu cultuel protestant mais sous un autre angle et à l’extérieur, qui fait parler à nouveau une image dans une religion qui les a évacuées depuis des siècles, qui transmet un message pour l’esprit par une œuvre d’art aujourd’hui symbole de Genève, qui propose une œuvre commandée par une Eglise qui reprend une œuvre commandée par une autre Eglise il y a 580 ans, qui place au centre-ville, sur une place qui est une case bleu foncé du Monopoly un tableau qui contient à lui seul cinq cent ans d’histoire genevoise. »







Photos du vernissage: Eric Roset
Presse:
La Tribune de Genève:
Articles d’Irène Languin, 6-7 juillet 2024:
* Sis sur un port, le temple Neuf fut le havre des huguenots
* Un photomontage revisite la Pêche miraculeuse
Article de Benjamin Chaix, 6-7 juillet 2024:

Le Courrier:
Article de Marc-Olivier Parlatano, 21 juin 2024

Radio Cité:
Reportage d’Epiphane Amanfo, 5 juillet 2024:
Interviews de Jean Stern, Anouk Dunant Gonzenbach et Jean-Michel Perret
Réformés:
Article de Joël Burri, 27 août 2024:
La pêche miraculeuse a eu lieu à Genève

Site Genève Les Portes:
Article de Benjamin Philippe, 23 août 2024:
A la Fusterie, Konrad Witz déplié par Jean Stern (mais pas que)
Passé Simple :
Compte-rendu de Michaël Flaks, décembre 2024, n. 99:
« Du lac de Tibériade à la rade de Genève »
L’année du livre, almanach numérique de la littérature contemporaine et du discours critique:
Article de Williame Galley, 9 novembre 2024:
« Jésus le Genevois »
Couleurs locales, RTS, 9 novembre 2024:
par Anouk Dunant Gonzenbach
C’est l’histoire d’une journée qui a pour but de réaménager une chambre afin d’accueillir quelques jours une famille, c’est donc l’histoire d’un dimanche où tu te réjouis dès le début d’en arriver à la fin. Parce que rangement implique fatalement tri, et comme souvent chez toi le tri de livres, le douloureux tri de livres. De CDs aussi, pas de quartier, de ces dizaines de dizaines de CDs lamentablement inutiles soigneusement camouflés depuis des années dans, dessous et derrière des étagères. Tu ne les écoutes plus, mais tu les aimes.
Alors tu remplis des sacs de livres (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page), tu les harnaches sur ton vélo destination la boite à échanges. Sur le trottoir à côté des voies couvertes, cube de métal gris éphémère récipiendaire de trésors qui se partagent. Tu y déposes aussi pas mal de bandes dessinées (c’est dur, c’est dur) que tu arranges joliment sur le muret à côté de la boite. Trafic de vélos et de piétons qui regardent, posent, prennent, arrêts fugitifs ou concentrés. Les yeux puis les mains qui butinent.
Deuxième trajet une heure plus tard (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page de chaque livre). La première livraison entièrement cueillie. Une dame regarde un xylophone en plastic rouge, tape dessus avec la baguette, te dit dans un français hésitant pour mon petit-fils d’un an. Tu regardes l’instrument, les deux rangées de touches sont mélangées, les noires avec les blanches, elle a l’impression que des notes manquent. Alors à côté d’elle tu remets les lamelles dans l’ordre, vous chantonnez ensemble en vérifiant la gamme.
Arrive une autre dame et son petit chien, qui vous demande s’il y a des disques aujourd’hui. Non, mais comme le tri est en cours à la maison, tu lui dis que tu reviendras dans l’après-midi. La musique c’est ma vie, te dit-elle, pourriez-vous me les réserver ? Tu lui proposes de se retrouver à la boite un peu plus tard, mais elle a peur de rater le rendez-vous. Tu suggères alors qu’elle te donne son numéro de téléphone, mais ni elle ni toi n’avez de quoi écrire. La grand-maman au xylophone est encore là, vous lui demandez par gestes un stylo. Pendant ce temps deux personnes déposent leur cargaison, trois choisissent de nouvelles lectures.
Toute une vie bruisse autour de cette boite à échange, qui donne une seconde vie aux choses de chez nous. Pour finir, tu iras livrer les disques à la dame en bas de chez elle, vous discuterez au pied de son immeuble. C’est l’histoire de trois stations à la boite à échanges aujourd’hui, sous le soleil exactement, trois rayons dans une journée qui s’annonçait d’un triste tri, miel d’échanges de mots et de regards qui ne seraient pas venus au monde sans la boite à échange d’objets, c’est l’histoire d’une reine du quartier.

Août 2024
Paru dans Quartier-Libre n. 131, automne-hiver 2024-2025.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Nous ne les lirons plus dans notre journal, les mots du localier, les nouvelles des roses trémières et de leur jardinière, des sentiers au bord du Rhône, la voix des personnes sans-abris. Nous lui souhaitons bonne route, au localier, il reste un vide, et du fond de nous, nous le remercions infiniment d’avoir tout remarqué, de l’avoir relaté, mis en lumière, pour sa plume sur le bitume.
Dans un monde normal, le prochain paragraphe, il serait consacré à la suite, à ce qui continue. Parce qu’à la Tribune, il y a des journalistes – et aussi des photographes – formidables, des personnes aux vraies qualités humaines et professionnelles, celles et ceux que nous aimons lire, que nous avons besoin de lire, qui examinent la vie d’ici, qui font leur travail ici.
Nous ne sommes plus dans un monde normal. Menaces sur la Tribune, profonde inquiétude pour la Julie. Ce joli surnom lui est donné en 1879 par un Georges Favon énervé par sa belle-sœur ainsi nommée, qui préférait «La Tribune» au journal «Le Genevois» de son célèbre beau-frère, homme politique et leader radical. Comme il ne supportait pas de prononcer le vrai nom de son concurrent, Favon a commencé à parler du «journal de Julie» puis de «la Julie». Depuis presque sa naissance, le surnom de Julie colle aux pages de notre Tribune.
Sa naissance : en 1875, l’américain James T. Bates achète le «Continental Herald and Swiss Times», un journal lu par les Britanniques de notre région et lui donne le nom de «Geneva Times». En 1879, le titre se transforme en langue française et devient «La Tribune de Genève». Gros succès populaire, notamment en raison de son prix: 5 centimes le numéro, vendu à la criée. Le premier quotidien romand à un sou.
Et d’un coup d’un seul, tout pourrait être fini. Je ne sais pas ce que j’y peux, à part prendre mon stylo pour écrire en bleu. Pour témoigner que nous vous aimons, toutes celles et ceux qui écrivent et fabriquent la Tribune. Que chercher ce journal dans la boîte aux lettres et l’ouvrir à côté de sa tasse de café, c’est le matin quotidien. La prise de pouls de la vie à Genève. Le cœur ne peut pas s’arrêter. Bonne route au localier, et toutes nos pensées vers celles et ceux de la rue des Rois. Encore espérer.
Paru dans La Tribune de Genève, La lettre du jour, 12 septembre 2024.
Par Laurence-Isaline Stahl Gretsch, texte paru dans Vélo. Equilibres en mouvement, éd. Muséum Genève et Favre, 2024.
Poète, écrivaine, archiviste, créatrice d’animations urbaines spontanées et cycliste, Anouk Dunant Gonzenbach endosse avec énergie toutes ces casquettes, et bien d’autres encore. Rencontre avec une artiste engagée qui se déplace sur un vélo soigneusement décoré de fleurs, ce qui suscite de brefs échanges au gré des routes, des sourires partagés, ce qu’elle appelle joliment « des bulles ».
Celle qui « met de la poésie dans la ville » a commencé il y a quelques années, presque comme une blague, à déplacer un sapin de Noël entre plusieurs sites de l’Université. Depuis, le projet a pris de l’ampleur : d’abord une charrette prêtée par Péclot 13, puis une autre rachetée à un vieux boulanger de son quartier, attelée à son vélo, un sapin et des pommes pour décorer l’arbre et pour offrir aux passants, occasionnant de beaux échanges. Depuis 2019, des poèmes issus de son groupe d’écriture sont venus se rajouter aux branches, puis ont fait l’objet d’appel à textes, soigneusement plastifiés et accrochés aux rameaux. Anouk Dunant Gonzenbach a décidé de laisser son vélo attelé tous les jours dans un autre endroit de l’espace public pour que plus de monde en profite, terminant ses trajets à pied.
A l’occasion d’une rencontre avec une enseignante de l’Université Ouvrière, elle décide d’y adjoindre des « mots qui viennent d’ailleurs ». Après avoir présenté son projet à des participant-e-s de cours de français, elle les accompagne dans la rédaction de textes, moment d’intense émotion, pour des migrants séparés de leur famille à l’approche des fêtes. De joie aussi, lorsque les textes sont présentés sur le sapin, avec un partage de thé de de biscuits. Ce projet a également servi de pont avec des activités de Carrefour Rue et de sa publication la Feuille de Trèfle, dans laquelle chacun a pu laisser un texte qui… a également été accroché au sapin de 2023. Ainsi l’arbre est devenu chaque année un peu plus grand et plus lourd, surtout dans les montées. Son parcours est annoncé à l’avance pour que « la poésie résonne à chaque coin de rue de la ville ». Un pot avec papier et crayon donne même la place à l’imagination des passant-e-s qui laissent pour la plupart des messages de paix.
Un blog créé pour apporter des messages positifs et créer du lien pendant le confinement du COVID en mars 2020 est devenu le lieu pour trouver des textes, en plus de ceux publiés notamment sur l’espérance. On y apprend également le parcours de cet étonnant « sapin, à pommes, à poèmes et à roulette » et on découvre d’autres initiatives, comme les « Poèmes du jardin », de celle qui ne pourrait les envisager sans son vélo qui allie « beauté de la liberté et légèreté en ville ».
*
L’ouvrage Vélos. Equilibre en mouvement sous la direction de Laurence-Isaline Stahl Gretsch, Julien Berberat et Alexandre Fiette est paru à l’occasion de l’exposition du même nom au Musée Rath. Cette exposition, coproduite avec le Muséum (MHN), invite le public à une exploration de la bicyclette sous ses aspects techniques, historiques, sociologiques et artistiques. Les commissaires en sont les trois personnes citées ci-dessus ainsi que Giuliano Broggini, Bénédict Frommel, Stéphane Fischer et Pierre-Henri Heizmann. A voir jusqu’au 13 octobre 2024. A voir absolument, cette exposition est riche, magnifique, réalisée par des spécialistes. Ne manquez pas le vélo réfracté en des milliers de pièces par Giuliano Broggini au sous-sol, une oeuvre d’art en soi.

Photo: Gilles Hernot
Suite au cri du cœur au sujet des bornes en bibliothèque, nous ne pouvions en rester là. Alors est née, par un collectif d’habitantes et d’habitants de la Ville une pétition, intitulée «Pour le droit d’emprunter et de rendre des livres en toutes circonstances aux bibliothécaires dans les bibliothèques municipales de la Ville de Genève et pour favoriser les liens entre public et professionnel.les ».
Le contexte
Depuis une dizaine d’années, les bornes automatiques qui permettent l’emprunt et le retour des livres sans contact avec un.e bibliothécaire ont fait leur entrée dans les bibliothèques municipales. Une telle machine peut ponctuellement satisfaire des besoins d’emprunter un livre en toute discrétion ou de rendre un document rapidement si cela est nécessaire.
Dans un article intitulé « Les machines appelées à rendre les bibliothèques plus humaines » paru dans nota (le journal des bibliothèques municipales, Genève, ville de culture, n. 6 septembre 2023-janvier 2024), il est annoncé qu’à terme les bornes vont se multiplier et que les bibliothécaires n’auront plus le droit d’effectuer les emprunts et retours de livres mais que le public sera obligé de faire ces deux opérations auxdites bornes. L’argument principal avancé dans l’article par les promoteurs de cette évolution est de libérer du temps de « manutention » des bibliothécaires afin de leur permettre d’interagir davantage avec le public.
Notre position
Cet argument va à l’encontre des missions de base des bibliothèques, qui sont de renseigner le public, le conseiller et le former à l’utilisation des bibliothèques (Règlement d’utilisation des bibliothèques municipales LC 21 631.1 du 1er octobre 2016). En effet, le cœur du métier de bibliothécaire est le conseil, qui s’effectue en premier lieu lors de discussions pendant les opérations de prêt et de retour des livres. Le premier lien entre les bibliothécaires et les usagères et usagers se tisse lors de ces moments. Et qui mieux que les bibliothécaires peuvent contribuer à accompagner dès le plus jeune âge leur public dans ce monde où l’éducation à l’information est un enjeu sociétal majeur ?
De plus, remplacer des personnes par des machines aura pour conséquence une perte des compétences professionnelles et le risque d’engendrer des compressions en personnel. Enfin, la multiplication des machines, leur entretien et leurs remplacements va au rebours de toute considération sur le développement durable.
Les liens et les échanges entre les personnes, les conseils donnés par des professionnel.les compétent.es, l’éducation à la recherche documentaire ainsi que la lecture gratuite sont des fondamentaux à préserver. Nous sommes persuadé.es que les activités de prêt et de retour des documents auprès des bibliothécaires sont les bases de toute médiation culturelle en bibliothèque et un service public à conserver.
La pétition demande que
Cette pétition a été envoyée munie de plus de 250 signatures à la Commission des pétitions de la Ville de Genève. Le texte se trouve ci-dessous. Parallèlement, Laurence Corpataux, conseillère municipale, a déposé une question écrite au Conseil administratif sur le même sujet.
Encore et toujours, s’indigner
On pourra répondre qu’il ne faut pas aller contre son temps, que ces évolutions sont inéluctables, qu’on en serait encore au boulier si le monde n’était pas allé de l’avant. Certes. Cela a beaucoup remué dans la tête. Mais nous pensons profondément que chaque cassure de lien humain mérite que l’on s’indigne. Comment doit être le monde dans lequel nous souhaitons vivre ?
Article de Rachad Armanios, Tribune de Genève, 12 août 2024: Bibliothèques: fronde contre les bornes automatiques
Par Anouk Dunant Gonzenbach et Isabelle Lamm, pour le Collectif d’habitant.es
13 août 2024
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le spectacle «Dire la ville». Jeudi dernier à l’Alhambra, la Fanfare du Loup, le Théâtre Spirale et le Chœur ouvert ont dit la ville. Dit, chanté, dansé même, et pour les citer, tout cela dans un «grand charivari intergénérationnel et impertinent». Les jeunes ont murmuré, crié, articulé, donné leurs mots, cela aurait pu être un peu déprimant, cela a été joyeux. Joyeux, avec leurs sourires en forme d’ancrage et d’espérance. Une formidable énergie issue d’un formidable projet.
Joyeux, sauf la fin. Reprenons au début. L’entrée sur scène des artistes se fait depuis le fond de la salle, en un cortège musical décoré par d’immenses lampions blancs, de la poésie à l’état pur. Ces lampions, ce sont les élèves des classes d’orientation professionnelle 219 et 220 qui les ont réalisées. Dire la ville a intégré dans ce projet un travail artistique et d’écriture avec ces classes. Il en résulte un très bel objet, une petite publication qui contient des textes écrits par ces élèves. Des récits de migration.
Joyeux, sauf la fin. Parmi ces élèves, Ali. Ali, jeune requérant migrant, a mis fin à ses jours en décembre dernier. Comme plusieurs avant lui. Genève n’a pas réussi à faire attention à sa détresse. Au bout de deux ans de ce qui aurait pu être la construction d’un avenir, nous l’avons enterré avec ses rêves. Dire la ville lui est dédié, une chanson lui est adressée. Le théâtre entier le pleure, à la fin. Il reste ses mots, inscrits dans la petite publication. «En Afghanistan j’étais berger. Je voulais aller à l’école. En Afghanistan, il n’y a pas d’école. Je suis parti quand j’avais douze ans. […]. Ma mère était très triste. Mais je lui ai dit au téléphone: c’est comme ça.»
Genève a les moyens de prendre mieux soin de ces enfants venant de si loin au prix de tant de dangers. Traumatismes. Genève pourrait faire autrement que refuser des permis de travail à des jeunes qui sont désespérément en attente d’une réponse à leur demande d’asile. Ali et les autres perdent leur sourire, choisissent les étoiles. Je ne peux pas me résigner à dire «c’est comme ça». Genève ne peut pas être comme ça.
Paru dans La Tribune de Genève, La lettre du jour, 12 mars 2024.
Image: Riccardo Willig, Tribune de Genève.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Il y a Léonore qui venait chercher son poulet grillé le samedi matin
Ma mère le lundi, la salade de carottes pour ses petits-enfants
Jules à qui il avait recommandé les brochettes, Jules en prenait depuis chaque fois
Le gratin qui a tant dépanné nos midis
Le petit mot pour les enfants (c’est à eux qu’il rendait la monnaie)
Il y a un quartier entier qui aimait y entrer
Chez notre boucher du Beulet
Un apprivoisement, petit à petit
Les yeux, ce bleu clair malicieux
Non, c’est trop cher, prenez plutôt ce morceau-l
Et parfois un café à côté
La chance de recevoir quelques souvenirs d’autrefois, les Grisons
De notre boucher du Beulet
Il y a un savoir-faire qui nous épatait
parce que ça se perd, le savoir-faire
Produits de qualité, les conseils avec
– quand on emménage, on ne sait pas tout-
Ah, les feuilletés à la viande, comment on va faire sans
Comment on va faire sans
Notre boucher du Beulet
Devant la vitrine, laisser son vélo décadenassé
Echanger de l’humour, acheter les steaks hâchés
A samedi, belle soirée, vite rentrer
C’est trop bien d’avoir un boucher à côté
Pas n’importe qui
Notre boucher du Beulet
Un lieu où l’on cause
On se croise on se donne des nouvelles
On se raconte la rue, l’école, enfin tout quoi
Il y a toujours quelqu’un, une voisine
Deux habitants, trois mamans, plusieurs langues
Chez notre boucher du Beulet
Et maintenant il nous laisse
La vitrine est éteinte
Une histoire écrite
Le vide est immense
Un trou dans le quartier
Qui dit son désarroi, sa reconnaissance,
Qui se souviendra
De notre boucher du Beulet
16 octobre 2023
Paru dans Quartier-Libre n. 130, printemps-été 2024.