
Voeux- premier janvier 2026

Voeux- premier janvier 2026
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le cardon de Noël, c’est le souvenir de ma mère, dans la cuisine, les avant-bras en sang se débattant avec les immenses plants couverts d’épines achetés au marché de la ferme voisine, la dinde cuisant gentiment au four, la maison garnie de guirlandes. Le cardon sur la table de Noël, après la prière du grand-père pasteur et la remarque de la vieille grand-tante qui année après année, acide invariablement que la dinde c’est un peu sec et que l’année prochaine il faudra vraiment faire une oie. Noël à table entre magie et galère puis le cardon genevois sur la table et dans l’assiette, harmonie, un vrai don de la nature (et de soi pour ma mère qui l’a préparé).
Les années passent et j’ai grandi, et peu à peu commencé à entrer dans le tournus des repas de Noël familiaux, à recevoir à la maison. Entre-temps, le cardon a fait son apparition tout préparé en bocal dans les magasins. Alors j’ai triché, enfin il me semblait que je trichais, je me pardonnais en me disant que les enfants étaient bébés, puis tout-petits, qu’il fallait se simplifier la vie, je trouvais mille excuses pour soulager le poids de culpabilité de cinq cent ans de protestantisme sur les épaules, les enfants à quatre pattes dans la cuisine, bref j’ai triché, j’ai acheté le cardon en bocal.
Il y a des recettes familiales, des controverses infinies, des avis tranchés, des camps bien rangés. Celleux qui le cuisinent en gratin, celleux pas en gratin. Chez nous, c’est pas en gratin, c’est les cardons plongés dans un roux à la crème une fois cuits, on peut même les cuisiner la veille et les laisser sur la fenêtre, une nuit, dans le roux, c’est encore meilleur le lendemain, c’est définitif, on est du côté du cardon pas en gratin. Bocal ou pas.
Les années passent, et on s’est inscrits pour des paniers, l’agriculture contractuelle de proximité, d’abord aux Charottons (mille souvenirs merveilleux) puis à Cultures locales à Dardagny (une équipe formidable) avec le vrai goût des légumes (à huit ans, ma fille ne pouvait plus manger une tomate de grande surface, son palais avait tout compris). Et là, vers la fin de l’année, depuis quelques années, Cultures locales nous propose des plants de cardons.
Les années passent et j’ai craqué, voulu revenir à la tradition, me prouver que je pouvais le faire, j’ai commandé les plants, mis mon tablier, sorti les sparadraps et épluché mes cardons. Au fur et à mesure, placer les morceaux coupés dans un plat rempli d’eau et de lait, pour ne pas qu’ils brunissent. Puis les cuire dans de l’eau toujours coupée avec du lait, et enfin faire ce fameux roux.
Et je suis tombée dedans, dans ma casserole de cardons. C’est long, la préparation, mais c’est méditatif. Pas si sanglant (je crois qu’ils sont livrés avec moins de cardes épineuses que par le passé). Et surtout si bon. Ce n’est pas que le goût de la tradition, c’est vraiment encore meilleur.
Les années passent mais toujours, peut-être qu’un bout de Noël se cache là, dans la cuisine, entre le couteau et la marmite, dans ce temps consacré à faire vivre un goût du passé pour le transmettre, à rendre plein respect au travail de celleux qui l’ont fait pousser, à regarder dehors le soir qui tombe.
On parle de quoi en fait ? Le cardon épineux argenté de Plainpalais
Ce cardon s’appelle en vrai « cardon épineux genevois » et même pour sa variété locale « cardon épineux argenté de Plainpalais » ; il est cultivé dans la campagne genevoise, c’est une tradition de Noël, il est même inscrit depuis une vingtaine d’années au registre fédéral des Appellations d’origine (AOP) – c’est le seul légume suisse qui a cette appellation, ici on est trop fier.ères. Notre canton est la seule région qui produit encore du cardon avec des épines.
Le truc, c’est que le plant (ils vont jusqu’à un mètre cinquante de haut, les plants) que l’on cuisine est blanc. Pour ce faire, les pieds sont emballés dans les champs en automne dans des sacs poubelles noirs pour pas qu’ils verdissent. Les agriculteurices mettent des gants, car ça pique.
Un peu d’histoire
Alors là, je n’ai pas été dans les sources mais sur les sites de celleux qui le cultivent et surtout lire les recherches de l’historienne Isabelle Brunier, qui a révolutionné en 2020 l’histoire du cardon genevois en montrant qu’il est consommé à Genève bien plus tôt qu’on ne le pensait (il n’aurait pas été amené par les Huguenots du second Refuge puisqu’il était déjà là) – à lire dans l’excellente revue Passé Simple. Selon ses recherches donc, le cardon est mentionné pour la première fois dans un registre conservé aux Archives d’Etat qui mentionne ce qui a été servi lors d’un banquet en l’honneur du duc Christophe, fils du comte palatin, par les autorités genevoises le 6 décembre 1566. Elle a retrouvé également une inscription de ce qui a été livré pour « Messeigneurs », le gouvernement d’alors, à l’occasion d’un dîner servi le 1er janvier 1594 : un saucisson du lard et une carde, le fameux cardon.




Références :
23 décembre 2025
par Anouk Dunant Gonzenbach
Les rubans s’effacent peu à peu, sous les pieds les lettres claircissent. Je me souviens, il y a presque vingt ans, bandes oranges ondulantes, grands bacs à fleurs, je me souviens ma petite fille de deux ans, tous ces mois d’été, nous arrosions avec le jardinier, je prenais le café, Terrasse du Troc. Récolte de souvenirs, les cosmos les courgettes poussaient, les bandes oranges serpentaient.
Je me souviens, le début de chaque ruban. Petit pied posé délicatement devant petit pied, la petite fille avance en orange, ne pas dépasser de la ligne. Dessous, les mots témoignages de la mémoire du quartier. « Je me souviens de la grosse fumée blanche du train qui passait sous le pont de la rue de Miléant. Notre classe se déplaçait de l’école des Charmilles pour aller à Saint-Jean. Tous les gosses couraient pour se trouver dans la fumée ».
Je me souviens cette excursion presque quotidienne au bout des voies couvertes, il fallait aller vérifier, la courgette qui grossit, nous prenions l’affaire au sérieux, rubans oranges, «je me souviens d’une espèce de pré devant la tour Constellation, devenue un parking privé », superposition de temps, en un lieu, lieu à se réapproprier en 2006, aujourd’hui lieu vivant et exemple de tout ce qui est bon pour aujourd’hui, parce que Voies_Là. « Je me souviens qu’il fallait faire la queue pendant des heures dans l’escalier avant d’être reçu par le Dr Guy Patry dans son cabinet à côté de la poste, je me souviens d’une ravissante fleuriste dont le magasin se trouvait à l’avenue Gallatin, où il y a maintenant une laverie ».
Les pieds et la pluie gomment les rubans pimpants oranges et tous leurs mots, les cris et les rires des enfants éclaboussent le pourtour de la pataugeoire, qui se souviendront à leur tour de ces moments joyeux, là où autrefois celles et ceux qui se souviennent regardaient passer les trains, les talus aux herbes folles.
Les lettres s’estompent, je me souviens les pieds de ma petite fille suivant les guirlandes de bitume, poésie de sol, je me souviens et de nouvelles lettres se forment, le quartier se souvient, vit et se souviendra, les trains passent dessous, les enfants et les artistes dessus, les passant.es et les artisan.es, les ateliers et le Picotin, le yoga et le slam, la toiture végétalisée et les balançoires, les mosaïques et les roses trémières, les bambous et les déchets, la vue sur la Reliure et la Maison Ronde, chewing-gum et linge de bain, trottinettes et pattes de chiens, roues de poussettes et cannes de soutien, rubans de Saint-Jean.
Août 2025
Paru dans Quartier-Libre n. 133, automne-hiver 2025/2026
L’association La Terrasse du Troc est fondée en décembre 2004 par Laura Györig Costas. Elle lance son projet en 2006 sur la couverture des voies ferrées de Saint-Jean. Cette première édition a eu pour thème « La mémoire de Saint-Jean ». Des histoires, anecdotes, mythes et légendes racontées par les habitant.es ont été récoltés. Ce réservoir de témoignages a été traduit par des artistes sous différentes formes artistiques, dont des phrases peintes sur des bandes oranges collées sur la couverture des voies ferrées, une installation de Julia Sørensen et Pierre-Louis Chantre. Voir : Dehors ! Cultiver l’espace public, sous la direction de Laura Györig Costas, La Baconnière, 2016. Voir aussi le site forum1203.ch qui archive un dossier sur la Récolte de souvenirs.

Par Anouk Dunant Gonzenbach
Les baskets aux pieds et le téléphone fixé sur le bras, toujours reconnaitre sa chance d’habiter Saint-Jean et d’accéder en peu de pas au bord du fleuve. Traverser le pont, monter, redescendre, passer sous l’autre pont, sentier de terre. Les modestes foulées semaine après semaine, saison après saison, l’eau toujours d’un reflet, d’un niveau, d’un bleu ou d’un vert différents, la nature bourgeonne puis s’effeuille, le Rhône et l’Arve se joignent inlassablement mais jamais pareil.
En face, les campagnes du seizième siècle, ce qu’il en reste, celle que nous aimerions aménager en parc public, celle du petit garçon à la mèche qui un jour en rêve s’est promené avec l’éléphant Saphir du zoo voisin (ne mélange pas la poésie et l’actualité, va, oui je sais, mais qu’est-ce qu’on serait bien dans ce parc).
Reste dans tes baskets, de l’autre côté. On entend braire l’âne, quand-même. Parfois les tirs. L’arrivée en bas du champ est spectaculaire, à chaque fois. Le givre sur les brins d’herbe au rayon du matin, les fleurs du printemps renaissant, exceptionnellement les biches au loin, régulièrement le pataugeage dans la boue, ça pacote sous l’Asics. Plus loin, les marches en terre du chemin sont fermées depuis plusieurs mois, cela ne change rien pour les hérons mais nous coupe dans notre élan, alors on fait le détour. Monte et descend, ça rallonge, mais c’est bon pour la santé.
Et découverte. Un salon des bois, quelques souches comme siège, un tronc pour table. Et des fleurs rouges. Pimpantes, éclatantes dans le gris d’un matin sous stratus. Géraniums sur les meubles de la forêt. Un ange ? une performance secrète de la ville ? Les semaines s’enchainent, les mollets progressent dans ce détour en pente, les fleurs magiques, fraiches, plantées, renouvelées. Eclats de rouge qui illuminent yeux et cœur pour la journée.
Et un jour, peut-être est-ce à nouveau en rêve, le jardinier. Fauche l’herbe haute, taille le fané, pourvoit de nouveaux plants. Un résistant de la banalité, une mission auto-attribuée, un message à faire passer, un espace à protéger, un cadeau au monde entier ?
Un poète de la terre, assurément.
Janvier 2025
Paru dans Quartier-Libre n. 132, printemps-été 2025

Anouk, premier janvier 2025
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes a renouvelé ses déambulations avec la participation de « Femmes à bord », une association qui propose un espace de partage, d’échange et de socialisation à des femmes en situation de précarité (les Fabuleuses).
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes roule depuis une dizaine d’années dans les rues de Genève la semaine précédant Noël. Il offre aux passantes et aux passants qui passent des mots, en toute simplicité. De la poésie dans l’effervescence de la fin de l’année, de la lumière pour éclairer la nuit d’encre de décembre. Renouveau en cet hiver 2024.
Cette année, les Fabuleuses de l’association « Femmes à bord » ont joint leur voix à celles des poètes du coin. Elles ont posé les mots sortis de leur cœur sur le papier ou nous les ont dit lors de quatre repas qu’Isabelle et moi avons partagé avec elles, leurs mots que parfois nous avons restitués avec les nôtres.
Les textes des Fabuleuses sont illustrés par un Collectif de jeunes dessinateurs et dessinatrices engagés sur ce projet. Un recueil réunissant l’ensemble des textes et illustrations a été réalisé, sous la coordination de Colin Heiniger.
Chaque jour, le sapin a déambulé dans les rues de Genève, s’est posé à des endroits différents, chaque jour nous avons fait résonner de la poésie à tous les coins de rue. Des mots ont été ajoutés aux branches par les passantes et passants grâce au papier et crayons à disposition.



Lecture partagée, bougies et thé devant le Picotin le mercredi 18 décembre à 16h30:
Un moment de lecture a eu lieu devant le Picotin (15 avenue des Tilleuls), pour partager poèmes et thé chaud, un moment en toute simplicité.


Rencontre au Plus petit jardin botanique de Suisse le samedi 21 décembre à 10h30:
Le samedi 21 décembre, nous nous sommes réunis autour d’un braséro à côté du Plus petit Jardin botanique de Suisse (39 rue de Saint-Jean). Le cercle de poèmes lus autour du feu a été un moment très émouvant.



Textes:
Les Fabuleuses: Seyna, Elizabeth, Annie, Carmen, Darine, Shireen, Alice, Elisabeth, Augustine, Raquel, Sonia, Sarah, Hedija, Betzabe et Alexandra
Et avec : Gabriella Baggiolini, Julie Barbey Horváth, Philippe Bonvin, Linda Cara-Jacobi, Cynthia Cochet, Renato Corvini, Anouk Dunant Gonzenbach, Marie-Hélène Groux, Françoise Favre-Prinet , Sylvie Fischer, Brigitte Frank, Ariane Aude Manureva Freymond, Maurice Gardiol, Huguette Junod, Lux, Eveline Monticelli, Denise Mützenberg, Sylvain Thévoz, Sylvaine Viel-Notte,Thu, Annette Zimermann
Les textes des Fabuleuses sont illustrés par: Chloé Giromini, Noémie Berger, Gigillustration, Ester de Jong Gonçalves, Alice Ernoux, Colin Heiniger, Charlotte Laesser, Timéa Wenger, Iness Boundraa



La carte de voeux de l’Association Femmes à bord, avec le sapin!

Itinéraire du sapin du 16 au 21 décembre 2024:
Contact: courrier@virusolidaire.ch.
Pourquoi un sapin à pommes à poèmes et à roulettes ?
Pour le Noël 2014 est née l’idée du sapin à pommes mobile, à l’origine dans le cadre des événements de Noël organisés par l’aumônerie de l’Université de Genève. Le sapin a accompagné ces Noëls pendant cinq années en roulant dans la cité, distribuant des pommes aux passants et aux étudiants.
Il a provoqué de beaux échanges, des dialogues surréalistes, des interpellations amusées, un intérêt sincère. Sa simplicité a désarmé. On ne s’y attendait pas du tout. Nous avons découvert qu’offrir une pomme et un sourire, souvent, c’est juste ça, l’esprit de Noël.
En 2019, le sapin a ajouté des poèmes sur ses branches. Un dimanche après-midi de décembre, nous nous sommes réunies, un bouquet de femmes, autour d’une table de la Treille dans le cadre d’un laboratoire d’écriture pour une lecture de textes; ces textes ont ensuite été suspendus au sapin avec des rubans. Ce sapin à pommes à poésie à roulettes a circulé dans les rues de la ville, de la poésie a ainsi été offerte aux passants pendant toute la semaine précédant Noël.
En 2020, il n’était pas possible de se réunir. Sur ce blog est alors né le projet du calendrier de l’Avent en poésie: un texte ou poème par jour, sur le thème du sapin, de la pomme, de l’étoile, de l’hiver ou de Noël, ou même de n’importe quoi, mais illuminé par une lumière positive, écrit par des autrices et auteurs différents. Suite à un appel a texte, un texte a été publié chaque jour sur le blog, comme une porte de calendrier à ouvrir. Puis chaque texte et poème a été imprimé et suspendu à un sapin à pommes ambulant tiré par un vélo qui a circulé dans les rues de Genève avant Noël.
En 2021, le cercle des mots s’est élargi pour aller à la rencontre de l’Université Ouvrière de Genève. Lors de trois cours de français et d’alphabétisation, qui réunissent des personnes de tous horizons, des mots de Noël et de l’hiver ont été appris, dits, écrits. Et ont été accrochés aux branches du sapin aux côtés de textes et poèmes d’auteur.e.s du coin.
En 2023, le projet a été porté en collaboration avec la Feuille de Trèfle et a fait l’objet d’un numéro de ce journal.
Pourquoi des pommes sur le sapin ? petit retour historique
Simplicité. Qui vient de loin, on n’a rien inventé. Voici un bref résumé, tiré du livre de mon ancien prof de l’Uni François Walter et d’Alain Cabantous. Dès la fin du Moyen Age, on met des végétaux aux fenêtres de maisons au milieu de l’hiver, mais cela n’a encore rien à voir avec Noël, on se protège comme cela des mauvais esprits, des sorcières et des démons. Puis on commence à disposer des arbres dans l’espace public et le sapin est choisi, le seul qui est vert en hiver, symbole de vie, et c’est plus joli d’avoir du vert qu’un tronc tout nu.
On est alors en 1521 à Sélestat en Alsace, où les archives gardent la trace d’un sapin coupé qui sert de décoration. Le sapin devient associé à la fête de Noël et entre ensuite gentiment dans les maisons, et quand il n’y a pas de place, il est suspendu au plafond.
Dès le début, le sapin est décoré avec des belles pommes rouges (qui rappellent aussi l’arbre de la faute d’Adam et Eve), des noix et des fleurs en papier. Le 18ème siècle voit un grand essor du sapin de Noël, le 19ème siècle est celui de l’apparition des bougies. Les pommes sont encore là, parfois dorées, avec des sucreries.
Le sapin de Noël se répand en Europe du nord, et une romancière anglaise raconte qu’en 1836 on vend à Vienne des sapins déjà ornés d’une pomme, d’un fruit sec ou d’un pain d’épices. Selon la légende, l’année 1860 subit une mauvaise récolte de pommes. Les artisans verriers inventent alors des boules en verre soufflé pour les remplacer. A la fin du 19ème siècle, les boules et les santons sont fabriqués en série et dès 1950 les décorations de Noël s’industrialisent et deviennent plus uniformes.
Alors les pommes sur un sapin, c’est un peu un retour aux sources, mais surtout c’est simple et comme c’est beau.
Référence : Alain Cabantous, François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Editions Payot & Rivages, Paris, 2016.
Un projet virusolidaire.ch
porté par Anouk Dunant Gonzenbach
et Isabelle Lamm
Un grand merci à l’Association « Des mots et des graines » (merci mes ami.es), structure qui permet de demander un peu d’aide financière pour ces projets poétiques.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
« Konrad Witz en chantier », un projet que nous avons imaginé, rêvé en couleurs, créé puis réalisé en grand. Il s’agit d’un dispositif en trois objets qui accompagne la restauration du temple de la Fusterie:
Le photomontage Déplié de Jean Stern, une oeuvre d’art de grand format (5m sur 12m) appliquée sur une structure rigide en accordéon, est dressé devant la façade sud du temple de la Fusterie. Visible sur le temple jusqu’à la fin des travaux de restauration, il a été réalisé par l’artiste plasticien Jean Stern, en collaboration avec la directrice adjointe des Archives d’Etat Anouk Dunant Gonzenbach et le pasteur Jean-Michel Perret. Cette œuvre propose une relecture du tableau de Konrad Witz La Pêche miraculeuse, datant de 1444 (coll. du Musée d’art et d’histoire, Genève). Ce tableau, fleuron du patrimoine genevois, est célèbre pour l’intégration de la scène de la pêche miraculeuse dans le paysage genevois de l’époque, ce qui est la première représentation dans l’histoire de l’art d’un lieu topographiquement exact et reconnaissable.
Quinze panneaux historiques qui décrivent l’histoire de Genève, de la Réforme et du temple de la Fusterie (avec traductions en anglais) : ces panneaux de grande taille installés sur les palissades du chantier du temple constituent une exposition en plein air à visiter en se promenant autour du chantier. Réalisés en collaboration avec l’historienne de l’art Erica Deuber Ziegler, ils retracent l’histoire de la place de la Fusterie, de son temple – premier lieu de culte protestant érigé dans l’enceinte de la ville de Genève – et du chantier de restauration en cours. Ils couvrent ainsi une période qui s’étend du Moyen Age à nos jours.
Mon recueil Un tableau mais pas que. La pêche miraculeuse de Konrad Witz (éd. Slatkine, juin 2024), qui propose un récit de l’histoire du tableau et de son peintre du Moyen Age à nos jours à travers différents lieux emblématiques de Genève et qui fait revivre aux travers des tribulations de ce tableau tout un pan de l’histoire locale. La seconde partie de l’ouvrage raconte le processus de création qui a mené à la réalisation du photomontage Déplié et s’interroge sur le sens que nous pouvons donner à ce tableau aujourd’hui.
Mon message du 17 juin 2024 lors de l’inauguration :
« Nous sommes en l’an 30, les disciples pêchent sur le lac de Tibériade mais leurs filets restent désespérément vides. Jésus, qui se trouve incognito au bord du rivage dit alors aux pêcheurs bredouilles de jeter leur filet du côté droit de la barque. Le filet se remplit, la pêche est miraculeuse.
Nous sommes en 1444, à Genève, Konrad Witz actualise cette scène de l’évangile (il y en a deux en réalité, je ne rentre pas ici dans les détails) dans un environnement naturel reconnaissable, contemporain et topographiquement exact. Witz actualise le message. Dans sa Pêche miraculeuse, depuis le bas de l’actuelle place des Alpes, nous voyons Jésus aux Pâquis et la Savoie en arrière-plan.
En 1444, Genève est prospère. Les foires battent leur plein. Genève est une des premières places d’échanges commerciaux en Europe. On y vend de tout, même du gingembre, du poivre, du riz, du sucre candi. Nous sommes en 1444, à Genève, la population grandit, il y a environ 10 000 habitants, ce qui en fait une grande ville. Pour loger tout ce monde, les faubourgs grossissent, surtout celui de Saint-Gervais, la rue de Coutance vient d’être bâtie. La région est en paix. Ce qui est assez rare dans l’histoire, car Genève est une cité épiscopale que les puissants cherchent constamment à s’approprier. La preuve par l’Escalade.
Nous sommes en 1444 à Genève, Konrad Witz réalise ce tryptique commandé par l’évêque de Genève François de Metz. Le retable est installé dans la cathédrale Saint-Pierre. Lors des célébrations, les Genevoises et Genevois voient maintenant en face d’eux des hommes simples pêcher dans leur lac et le Christ marcher sur ces eaux familières pour les aider et les réconforter, ils sont les témoins de cette scène.
Les Genevois ne verront pas si longtemps que ça ce tableau, car en 1535, dans une Genève, qui se réforme, les images ne font pas long feu dans les églises. Les iconoclastes lacèrent à coup de lames les visages des personnages saints du retable, et pas de main morte, mais la pêche est miraculeusement est sauvée. Commencent les tribulations du tableau, de bibliothèques successives en musée. Perdu pendant 150 ans, ressorti de l’oubli en 1901, la pêche miraculeuse devient la plus célèbre œuvre d’art de Genève et un marqueur de l’histoire de l’art européen parce qu’elle représente ce premier paysage topographiquement exact que l’on connaisse. Ce tableau devient à l’ouverture du Musée d’art et d’histoire en 1910 son fleuron. Restaurée complètement en 2012, son histoire et sa matérialité en ont été écrites à cette occasion en un ouvrage qui fait date, sous la direction du professeur Frédéric Elsig et de César Menz.
Nous sommes aujourd’hui à Genève. Assis dans la salle 401 du Musée, nous regardons ce tableau dans tous les sens, en longueur, en largeur, en profondeur et dans toutes ses dimensions, hier aujourd’hui et demain, tout est juste avec lui, dans tous les sens il fait sens. Ce message d’il y a deux mille ans, actualisé en 1444, parle pour aujourd’hui.
La pêche miraculeuse, un tableau, un très célèbre tableau, un tableau dont la proximité ne cesse de surprendre, un tableau mais pas que. Tout est présent dans ce tableau, le lac de Tibériade et des racines très profondes, Genève, Jésus, Jésus à son époque, Jésus au Moyen Age et Jésus aujourd’hui, l’histoire de la Réforme, celle de Genève, l’Art, les textes, la Parole, la Parole décalée, Jésus demain, l’eau, le lac Léman, le Salève. Alors continuons l’histoire, et actualisons aujourd’hui ce qui a été actualisé il y a 580 ans.
Nous sommes aujourd’hui à Genève, voici le dévoilement d’un projet prêt en réalité depuis sept années, un projet qui déplie l’an 30, l’an 1444 et aujourd’hui, qui relie aujourd’hui d’une manière ou d’une autre la Pêche miraculeuse sortie de la cathédrale par les Réformés à un lieu cultuel protestant mais sous un autre angle et à l’extérieur, qui fait parler à nouveau une image dans une religion qui les a évacuées depuis des siècles, qui transmet un message pour l’esprit par une œuvre d’art aujourd’hui symbole de Genève, qui propose une œuvre commandée par une Eglise qui reprend une œuvre commandée par une autre Eglise il y a 580 ans, qui place au centre-ville, sur une place qui est une case bleu foncé du Monopoly un tableau qui contient à lui seul cinq cent ans d’histoire genevoise. »







Photos du vernissage: Eric Roset
Presse:
La Tribune de Genève:
Articles d’Irène Languin, 6-7 juillet 2024:
* Sis sur un port, le temple Neuf fut le havre des huguenots
* Un photomontage revisite la Pêche miraculeuse
Article de Benjamin Chaix, 6-7 juillet 2024:

Le Courrier:
Article de Marc-Olivier Parlatano, 21 juin 2024

Radio Cité:
Reportage d’Epiphane Amanfo, 5 juillet 2024:
Interviews de Jean Stern, Anouk Dunant Gonzenbach et Jean-Michel Perret
Réformés:
Article de Joël Burri, 27 août 2024:
La pêche miraculeuse a eu lieu à Genève

Site Genève Les Portes:
Article de Benjamin Philippe, 23 août 2024:
A la Fusterie, Konrad Witz déplié par Jean Stern (mais pas que)
Passé Simple :
Compte-rendu de Michaël Flaks, décembre 2024, n. 99:
« Du lac de Tibériade à la rade de Genève »
L’année du livre, almanach numérique de la littérature contemporaine et du discours critique:
Article de Williame Galley, 9 novembre 2024:
« Jésus le Genevois »
Couleurs locales, RTS, 9 novembre 2024:
par Anouk Dunant Gonzenbach
C’est l’histoire d’une journée qui a pour but de réaménager une chambre afin d’accueillir quelques jours une famille, c’est donc l’histoire d’un dimanche où tu te réjouis dès le début d’en arriver à la fin. Parce que rangement implique fatalement tri, et comme souvent chez toi le tri de livres, le douloureux tri de livres. De CDs aussi, pas de quartier, de ces dizaines de dizaines de CDs lamentablement inutiles soigneusement camouflés depuis des années dans, dessous et derrière des étagères. Tu ne les écoutes plus, mais tu les aimes.
Alors tu remplis des sacs de livres (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page), tu les harnaches sur ton vélo destination la boite à échanges. Sur le trottoir à côté des voies couvertes, cube de métal gris éphémère récipiendaire de trésors qui se partagent. Tu y déposes aussi pas mal de bandes dessinées (c’est dur, c’est dur) que tu arranges joliment sur le muret à côté de la boite. Trafic de vélos et de piétons qui regardent, posent, prennent, arrêts fugitifs ou concentrés. Les yeux puis les mains qui butinent.
Deuxième trajet une heure plus tard (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page de chaque livre). La première livraison entièrement cueillie. Une dame regarde un xylophone en plastic rouge, tape dessus avec la baguette, te dit dans un français hésitant pour mon petit-fils d’un an. Tu regardes l’instrument, les deux rangées de touches sont mélangées, les noires avec les blanches, elle a l’impression que des notes manquent. Alors à côté d’elle tu remets les lamelles dans l’ordre, vous chantonnez ensemble en vérifiant la gamme.
Arrive une autre dame et son petit chien, qui vous demande s’il y a des disques aujourd’hui. Non, mais comme le tri est en cours à la maison, tu lui dis que tu reviendras dans l’après-midi. La musique c’est ma vie, te dit-elle, pourriez-vous me les réserver ? Tu lui proposes de se retrouver à la boite un peu plus tard, mais elle a peur de rater le rendez-vous. Tu suggères alors qu’elle te donne son numéro de téléphone, mais ni elle ni toi n’avez de quoi écrire. La grand-maman au xylophone est encore là, vous lui demandez par gestes un stylo. Pendant ce temps deux personnes déposent leur cargaison, trois choisissent de nouvelles lectures.
Toute une vie bruisse autour de cette boite à échange, qui donne une seconde vie aux choses de chez nous. Pour finir, tu iras livrer les disques à la dame en bas de chez elle, vous discuterez au pied de son immeuble. C’est l’histoire de trois stations à la boite à échanges aujourd’hui, sous le soleil exactement, trois rayons dans une journée qui s’annonçait d’un triste tri, miel d’échanges de mots et de regards qui ne seraient pas venus au monde sans la boite à échange d’objets, c’est l’histoire d’une reine du quartier.

Août 2024
Paru dans Quartier-Libre n. 131, automne-hiver 2024-2025.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Nous ne les lirons plus dans notre journal, les mots du localier, les nouvelles des roses trémières et de leur jardinière, des sentiers au bord du Rhône, la voix des personnes sans-abris. Nous lui souhaitons bonne route, au localier, il reste un vide, et du fond de nous, nous le remercions infiniment d’avoir tout remarqué, de l’avoir relaté, mis en lumière, pour sa plume sur le bitume.
Dans un monde normal, le prochain paragraphe, il serait consacré à la suite, à ce qui continue. Parce qu’à la Tribune, il y a des journalistes – et aussi des photographes – formidables, des personnes aux vraies qualités humaines et professionnelles, celles et ceux que nous aimons lire, que nous avons besoin de lire, qui examinent la vie d’ici, qui font leur travail ici.
Nous ne sommes plus dans un monde normal. Menaces sur la Tribune, profonde inquiétude pour la Julie. Ce joli surnom lui est donné en 1879 par un Georges Favon énervé par sa belle-sœur ainsi nommée, qui préférait «La Tribune» au journal «Le Genevois» de son célèbre beau-frère, homme politique et leader radical. Comme il ne supportait pas de prononcer le vrai nom de son concurrent, Favon a commencé à parler du «journal de Julie» puis de «la Julie». Depuis presque sa naissance, le surnom de Julie colle aux pages de notre Tribune.
Sa naissance : en 1875, l’américain James T. Bates achète le «Continental Herald and Swiss Times», un journal lu par les Britanniques de notre région et lui donne le nom de «Geneva Times». En 1879, le titre se transforme en langue française et devient «La Tribune de Genève». Gros succès populaire, notamment en raison de son prix: 5 centimes le numéro, vendu à la criée. Le premier quotidien romand à un sou.
Et d’un coup d’un seul, tout pourrait être fini. Je ne sais pas ce que j’y peux, à part prendre mon stylo pour écrire en bleu. Pour témoigner que nous vous aimons, toutes celles et ceux qui écrivent et fabriquent la Tribune. Que chercher ce journal dans la boîte aux lettres et l’ouvrir à côté de sa tasse de café, c’est le matin quotidien. La prise de pouls de la vie à Genève. Le cœur ne peut pas s’arrêter. Bonne route au localier, et toutes nos pensées vers celles et ceux de la rue des Rois. Encore espérer.
Paru dans La Tribune de Genève, La lettre du jour, 12 septembre 2024.
Par Laurence-Isaline Stahl Gretsch, texte paru dans Vélo. Equilibres en mouvement, éd. Muséum Genève et Favre, 2024.
Poète, écrivaine, archiviste, créatrice d’animations urbaines spontanées et cycliste, Anouk Dunant Gonzenbach endosse avec énergie toutes ces casquettes, et bien d’autres encore. Rencontre avec une artiste engagée qui se déplace sur un vélo soigneusement décoré de fleurs, ce qui suscite de brefs échanges au gré des routes, des sourires partagés, ce qu’elle appelle joliment « des bulles ».
Celle qui « met de la poésie dans la ville » a commencé il y a quelques années, presque comme une blague, à déplacer un sapin de Noël entre plusieurs sites de l’Université. Depuis, le projet a pris de l’ampleur : d’abord une charrette prêtée par Péclot 13, puis une autre rachetée à un vieux boulanger de son quartier, attelée à son vélo, un sapin et des pommes pour décorer l’arbre et pour offrir aux passants, occasionnant de beaux échanges. Depuis 2019, des poèmes issus de son groupe d’écriture sont venus se rajouter aux branches, puis ont fait l’objet d’appel à textes, soigneusement plastifiés et accrochés aux rameaux. Anouk Dunant Gonzenbach a décidé de laisser son vélo attelé tous les jours dans un autre endroit de l’espace public pour que plus de monde en profite, terminant ses trajets à pied.
A l’occasion d’une rencontre avec une enseignante de l’Université Ouvrière, elle décide d’y adjoindre des « mots qui viennent d’ailleurs ». Après avoir présenté son projet à des participant-e-s de cours de français, elle les accompagne dans la rédaction de textes, moment d’intense émotion, pour des migrants séparés de leur famille à l’approche des fêtes. De joie aussi, lorsque les textes sont présentés sur le sapin, avec un partage de thé de de biscuits. Ce projet a également servi de pont avec des activités de Carrefour Rue et de sa publication la Feuille de Trèfle, dans laquelle chacun a pu laisser un texte qui… a également été accroché au sapin de 2023. Ainsi l’arbre est devenu chaque année un peu plus grand et plus lourd, surtout dans les montées. Son parcours est annoncé à l’avance pour que « la poésie résonne à chaque coin de rue de la ville ». Un pot avec papier et crayon donne même la place à l’imagination des passant-e-s qui laissent pour la plupart des messages de paix.
Un blog créé pour apporter des messages positifs et créer du lien pendant le confinement du COVID en mars 2020 est devenu le lieu pour trouver des textes, en plus de ceux publiés notamment sur l’espérance. On y apprend également le parcours de cet étonnant « sapin, à pommes, à poèmes et à roulette » et on découvre d’autres initiatives, comme les « Poèmes du jardin », de celle qui ne pourrait les envisager sans son vélo qui allie « beauté de la liberté et légèreté en ville ».
*
L’ouvrage Vélos. Equilibre en mouvement sous la direction de Laurence-Isaline Stahl Gretsch, Julien Berberat et Alexandre Fiette est paru à l’occasion de l’exposition du même nom au Musée Rath. Cette exposition, coproduite avec le Muséum (MHN), invite le public à une exploration de la bicyclette sous ses aspects techniques, historiques, sociologiques et artistiques. Les commissaires en sont les trois personnes citées ci-dessus ainsi que Giuliano Broggini, Bénédict Frommel, Stéphane Fischer et Pierre-Henri Heizmann. A voir jusqu’au 13 octobre 2024. A voir absolument, cette exposition est riche, magnifique, réalisée par des spécialistes. Ne manquez pas le vélo réfracté en des milliers de pièces par Giuliano Broggini au sous-sol, une oeuvre d’art en soi.

Photo: Gilles Hernot
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Il y a Léonore qui venait chercher son poulet grillé le samedi matin
Ma mère le lundi, la salade de carottes pour ses petits-enfants
Jules à qui il avait recommandé les brochettes, Jules en prenait depuis chaque fois
Le gratin qui a tant dépanné nos midis
Le petit mot pour les enfants (c’est à eux qu’il rendait la monnaie)
Il y a un quartier entier qui aimait y entrer
Chez notre boucher du Beulet
Un apprivoisement, petit à petit
Les yeux, ce bleu clair malicieux
Non, c’est trop cher, prenez plutôt ce morceau-l
Et parfois un café à côté
La chance de recevoir quelques souvenirs d’autrefois, les Grisons
De notre boucher du Beulet
Il y a un savoir-faire qui nous épatait
parce que ça se perd, le savoir-faire
Produits de qualité, les conseils avec
– quand on emménage, on ne sait pas tout-
Ah, les feuilletés à la viande, comment on va faire sans
Comment on va faire sans
Notre boucher du Beulet
Devant la vitrine, laisser son vélo décadenassé
Echanger de l’humour, acheter les steaks hâchés
A samedi, belle soirée, vite rentrer
C’est trop bien d’avoir un boucher à côté
Pas n’importe qui
Notre boucher du Beulet
Un lieu où l’on cause
On se croise on se donne des nouvelles
On se raconte la rue, l’école, enfin tout quoi
Il y a toujours quelqu’un, une voisine
Deux habitants, trois mamans, plusieurs langues
Chez notre boucher du Beulet
Et maintenant il nous laisse
La vitrine est éteinte
Une histoire écrite
Le vide est immense
Un trou dans le quartier
Qui dit son désarroi, sa reconnaissance,
Qui se souviendra
De notre boucher du Beulet
16 octobre 2023
Paru dans Quartier-Libre n. 130, printemps-été 2024.
Tisser les liens, toujours
Raccommoder ce qu’on peut, autour
Tricoter des fleurs, dérouler
la pelotte, tapisserie de la vie,
en couleurs
Tout ce qui ne va pas, l’épingler
sans relâche
Peut-être recoudre le ciel avec de
la terre, quand il parait vide?
La bobine s’emmêle, je perds le fil,
l’aiguille sait tenir le cap, toujours
Espérance, Paix
Et nous, les tisserandes du quotidien.
Anouk, premier janvier 2024

Cette année, le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes rencontre la Feuille de Trèfle. Partages de Noël
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes déambule depuis plusieurs années dans les rues de Genève la semaine précédant Noël. Il offre aux passantes et aux passants qui passent des mots, en toute simplicité. Cette année, ce projet est porté en collaboration avec la Feuille de Trèfle.
Chaque jour, le sapin s’est posé dans un lieu différent ; chaque jour, pendant environ une heure, nous avons été présents autour de lui et l’on a entendu des poèmes à tous les coins de rue !
Itinéraire du sapin:



Lecture partagée, bougies et thé:
Le mercredi 20 décembre à 16h30 devant le théâtre de Gaspard, nous avons partagé poèmes et thé chaud, un moment de lecture en toute simplicité:

Les passantes et passants ont ajouté leurs mots au sapin, parmi ceux des poètes:






Une trentaine de poètes de toujours et de troubadours d’un jour ont répondu à l’appel à tremper leur plume dans la nuit noire de décembre pour l’éclairer avec des mots. Tous ces textes accrochés au branches du sapin, seront également publiés dans un numéro de la Feuille de Trèfle : Gabriella Baggiolini ; Marc Desplos ; Eveline Monticelli ; Linda Cara-Jacobi ; Claude Bonard ; Pierre Jaquier ; Brigitte Frank ; Françoise Favre-Prinet ; Stéphanie de Roguin ; Huguette Junod ; Maurice Gardiol ; Annette Zimmermann ; Ariane Freymond ; Philippe Constantin ; Philippe Rebetez ; Renaud Rindlisbacher ; Lux ; Anouk Dunant Gonzenbach ; Elizabeth Grech ; Philippe Bonvin ; Stéphanie Fretz ; Julie Barbey Horvath ; Renato ; Ana Mata Buil ; Marie-Hélène Groux ; Mladenka Perroton-Brekalo ; Sylvain Thévoz ; Poétesse D.V.; Carole Lavenant et Colibri.
Parce que l’esprit de Noël, pour moi, c’est créer des liens. Des liens avec les personnes qui écrivent mais aussi avec les personnes qui s’arrêtent devant le sapin pour lire les textes. Des liens brefs mais authentiques. Quelques phrases, des sourires, et une compréhension immédiate de l’instant qui se vit.
Anouk au micro de Jean-Marc Richard au sujet du sapin à pommes lors de l’émission La Ligne de Coeur (RTS) du 12 décembre 2023:

Le numéro spécial de la Feuille de Trèfle n. 150
Le 28 février 2024, nous avons fêté au Codebar la parution du numéro de la Feuille de Trèfle qui contient tous les textes du sapin. A cette occasion, nous avons également verni la nouvelle ligne graphique du journal!






La Feuille de Trèfle, journal fondé en 1993 par Carrefour-Rue, parait six fois par an dont un numéro spécial sous forme de calendrier. Ecrit et réalisé par une équipe composée de personnes vivant dans la précarité et de bénévoles, le journal permet grâce à sa vente devant l’entrée de supermarchés, à des personnes démunies de se procurer un petit revenu tout en étant source de contacts.
Pourquoi un sapin à pommes à poèmes et à roulettes ?
Pour le Noël 2014 est née l’idée du sapin à pommes mobile, à l’origine dans le cadre des événements de Noël organisés par l’aumônerie de l’Université de Genève. Le sapin a accompagné ces Noëls pendant cinq années en roulant dans la cité, distribuant des pommes aux passants et aux étudiants.
Il a provoqué de beaux échanges, des dialogues surréalistes, des interpellations amusées, un intérêt sincère. Sa simplicité a désarmé. On ne s’y attendait pas du tout. Nous avons découvert qu’offrir une pomme et un sourire, souvent, c’est juste ça, l’esprit de Noël.
En 2019, le sapin a ajouté des poèmes sur ses branches. Un dimanche après-midi de décembre, nous nous sommes réunies, un bouquet de femmes, autour d’une table de la Treille dans le cadre d’un laboratoire d’écriture pour une lecture de textes; ces textes ont ensuite été suspendus au sapin avec des rubans. Ce sapin à pommes à poésie à roulettes a circulé dans les rues de la ville, de la poésie a ainsi été offerte aux passants pendant toute la semaine précédant Noël.
En 2020, il n’était pas possible de se réunir. Sur ce blog est alors né le projet du calendrier de l’Avent en poésie: un texte ou poème par jour, sur le thème du sapin, de la pomme, de l’étoile, de l’hiver ou de Noël, ou même de n’importe quoi, mais illuminé par une lumière positive, écrit par des autrices et auteurs différents. Suite à un appel a texte, un texte a été publié chaque jour sur le blog, comme une porte de calendrier à ouvrir. Puis chaque texte et poème a été imprimé et suspendu à un sapin à pommes ambulant tiré par un vélo qui a circulé dans les rues de Genève avant Noël.
En 2021, le cercle des mots s’est élargi pour aller à la rencontre de l’Université Ouvrière de Genève. Lors de trois cours de français et d’alphabétisation, qui réunissent des personnes de tous horizons, des mots de Noël et de l’hiver ont été appris, dits, écrits. Et ont été accrochés aux branches du sapin aux côtés de textes et poèmes d’auteur.e.s du coin.

Pourquoi des pommes sur le sapin ? petit retour historique
Simplicité. Qui vient de loin, on n’a rien inventé. Voici un bref résumé, tiré du livre de mon ancien prof de l’Uni François Walter et d’Alain Cabantous. Dès la fin du Moyen Age, on met des végétaux aux fenêtres de maisons au milieu de l’hiver, mais cela n’a encore rien à voir avec Noël, on se protège comme cela des mauvais esprits, des sorcières et des démons. Puis on commence à disposer des arbres dans l’espace public et le sapin est choisi, le seul qui est vert en hiver, symbole de vie, et c’est plus joli d’avoir du vert qu’un tronc tout nu.
On est alors en 1521 à Sélestat en Alsace, où les archives gardent la trace d’un sapin coupé qui sert de décoration. Le sapin devient associé à la fête de Noël et entre ensuite gentiment dans les maisons, et quand il n’y a pas de place, il est suspendu au plafond.
Dès le début, le sapin est décoré avec des belles pommes rouges (qui rappellent aussi l’arbre de la faute d’Adam et Eve), des noix et des fleurs en papier. Le 18ème siècle voit un grand essor du sapin de Noël, le 19ème siècle est celui de l’apparition des bougies. Les pommes sont encore là, parfois dorées, avec des sucreries.
Le sapin de Noël se répand en Europe du nord, et une romancière anglaise raconte qu’en 1836 on vend à Vienne des sapins déjà ornés d’une pomme, d’un fruit sec ou d’un pain d’épices. Selon la légende, l’année 1860 subit une mauvaise récolte de pommes. Les artisans verriers inventent alors des boules en verre soufflé pour les remplacer. A la fin du 19ème siècle, les boules et les santons sont fabriqués en série et dès 1950 les décorations de Noël s’industrialisent et deviennent plus uniformes.
Alors les pommes sur un sapin, c’est un peu un retour aux sources, mais surtout c’est simple et comme c’est beau.
Référence : Alain Cabantous, François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Editions Payot & Rivages, Paris, 2016.
23 décembre 2023
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le soir tombe, il est déjà pas mal tombé, des nuages flottent bas sans recouvrir complètement le bleu obscur du ciel, vous voyez ? La lune brille déjà. Je remonte à vélo le long des voies, depuis l’ascenseur jusqu’au pont des Délices. Vous voyez ? Moi je ne vois plus les Délices. Je regarde à gauche, puis à gauche de la lune qui brille droit en-dessus de l’ilot central de la rue de Saint-Jean.
Mon vélo a dû s’égarer sur le chemin de Traverse, me voilà à Poudlard. La tourelle qui domine. Gryffondor dedans. Le vélo qui monte le chemin de Traverse, la lune là-haut au-dessus à gauche, à la gauche de la lune la tour du château dans la pénombre. Vous voyez ?
Il faut que je prenne une photo (alors je dois poser le pied). C’est une parenthèse dans la montée. J’aime les parenthèses. Elles précisent parfois ce qui ne vient pas, tout nu, dans une phrase. Je prends soin d’ouvrir et de refermer délicatement les parenthèses, comme on monte dans un train. Poser doucement le pied à terre, à côté de la pédale. Ma fille estime que je ne dois pas mettre de parenthèses, c’est injuste pour les mots qui s’y trouvent. Tous les mots ont la même valeur.
Je crois que la photo ne sera pas très bonne, elle ne rend pas la réalité. Fichu téléphone. C’est parce que ce n’est pas la réalité, c’est la magie. Vous voyez ? Rangement de l’appareil dans la poche. C’est vaste une poche, de toutes les images pas prises. J’aimerais trouver une jolie photo. Demander à Alessandro, de la bibliothèque, il collectionne les cartes postales anciennes. Les images d’avant.
Je ne sais pas si c’est avant. Magique. Pierre Varcher, dans le grand livre, écrit qu’elle est une tête de proue, la tourelle. L’entrée du quartier. Il n’a pas dû lire Harry Potter. Elle est un vaste refuge. Enfin si seulement.
Un bruit d’étoile déchirée. Non, un bus qui démarre. La construction de la tourelle a démarré il y a cent dix ans. Avant il y avait un petit bois. Au lieu de le ranger, ils l’ont chassé, peut-être est-il allé voir ailleurs. Sur la carte postale ancienne d’Alessandro, parce qu’il en a vraiment beaucoup, je vous ai dit ?, sur cette photo donc qui est prise depuis l’endroit exact où je me trouve, on ne voit pas de voitures, c’était avant, mais un vélo qui descend la rue, des personnes à pied, beaucoup, un petit enfant . Sans bruit. Ce n’est pas écrit croissanterie, mais crèmerie. Le long de la crèmerie, la largeur du trottoir abrite des arbres.
J’aime bien la vision du bol de crème, en bas de la tour. Numéro 58. Le petit garçon de la carte postale trempe ses lèvres dedans, je lui essuie ses moustaches de mousse. Mais comme c’est le soir, vous voyez, il ferme les yeux et s’endort. Je ne sais pas si Jaques-Dalcroze a déjà écrit sa chanson « dans les jardins de Satigny », mais je la lui chante quand-même.
Il est grand temps de quitter le chemin de Traverse, de pédaler à nouveau, de rentrer à la maison. La lune brille toujours, vous voyez ?
*
Paru dans Quartier libre 129, automne-hiver 2023-2024


La carte postale ancienne provient de l’ouvrage de référence: Pierre Varcher & Jean-Pierre Keller, Saint-Jean-Charmilles entre hier et aujourd’hui. Une histoire de quartier, Genève, 2015, p. 121.
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Au début du printemps, nous avons lancé l’appel à texte ci-dessous. Des autrices et auteurs ont répondu et proposent ainsi des textes sur le thème « le quotidien, ici et là ». Certaines personnes nous ont aussi envoyé des poèmes choisis dans des recueils aimés, que nous avons également semés.
Les poèmes ont fleuri, ici et là! Ils sont également en ligne ici.
Réaliser un jardin de poèmes à planter près de chez soi. Les textes, écrits pour l’occasion ainsi que cueillis dans des recueils, seront imprimés un à un et fixés chacun sur un fin piquet (le piquet pour la tige, le poème pour la fleur). L’ensemble sera planté dans un coin de terre dans le quartier de Saint-Jean. Ce « kit » pourra être reproduit en plusieurs exemplaires pour être planté aux endroits de la ville qui nous/vous viendront à l’esprit.
Un projet de Anouk Dunant Gonzenbach (www.virusolidaire.ch ) et Claude Thébert (www.theatredusentier.ch)


par Claude Thébert au Théâtre de Gaspard (21 av. des Tilleuls)
en présence de plusieurs poètes






Les poèmes de jardin ont été invités à la première journée de la poésie à Culoz, organisée par l’association Culoz patrimoine.


A l’invitation de la librairie C. Pages, les poèmes sont arrivés en vitrine en vélo-cargo le mercredi 14 juin, pour une dizaine de jours. Ils accompagneront le vernissage du livre Des carrés à la craie, par Anouk Dunant Gonzenbach, éditions Ouverture, qui aura lieu le vendredi 16 juin à 18h en présence de Maurice Gardiol, éditeur et de Lisa Mazzone, préfacière.




Vince Fasciani et le Codebar reçoivent les poèmes de jardin et invitent à une lecture au Codebar, 10 rue Elisabeth-Baulacre à Genève.
Un immense merci à Carrefour-Rue&Coulou ainsi que Natacha d’avoir organisé ce très beau moment.
Ecoutez sur Radio Sans Chaîne (cliquer ici) l’émission réalisée par la fantastique Jeylie lors de ce riche événement! Elle dialogue avec Claude Thébert, Françoise Favre Prinet et Anouk Dunant Gonzenbach.






Le 11 juin, les poèmes ont été installés dans le jardin du temple, en pleine vue des passants qui passent.



Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le parc des roses
Un jour, faire les commissions à la Coop du coin, même arriver jusqu’à la Coop du coin pour faire tes commissions te parait un exploit plus extraordinaire que de monter l’Everest par la face nord sans assistance et sans oxygène. Ce jour-là, tu es maman pour la première fois et tu sors pour la première fois toute seule avec ton bébé de six jours dans la poussette. Tu as franchi l’Everest.
Tu comprends petit à petit le bonheur d’habiter un quartier qui est un village, tu vas chez le boucher, au marché (en ce temps-là il existe encore), chez Tina, tu vois du monde, le monde admire ton bébé, les gens sont tous formidables, tu parcoures le Beulet dans tous les sens, tu passes du temps à la pharmacie, tu aimes les pharmaciennes, le boucher, Heinz et Danielle du marché, tu aimes les gens. C’est juillet, tu t’enhardis, tu te poses sur le rebord des voies couvertes, tu pousses doucement la poussette en avant et en arrière, tu regardes ton bébé dormir. Tu as de la chance, les smartphones n’existent juste pas encore, tu passeras tout ton congé à regarder le visage de ton petit bébé.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera comment fait le robot pour se gratter les jambes quand ses boutons le démangent car il a les bras trop courts.
Tu explores un peu plus loin, tu découvres le parc des roses, certains l’appellent le parc des chats, la vue sur la Bâtie, le Rhône qui n’en a que faire. Tu prends l’habitude d’allaiter au parc des roses. C’est si paisible. Tu manges un flanc au caramel au parc des roses, tu échanges des sourires avec les promeneuses, tu es protégée par l’ombre d’Ermenonville, par toutes les femmes plus âgées qui passent, par l’été de Saint-Jean. Tes yeux ne quittent pas ton bébé.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera comment c’est les poumons à l’intérieur d’un serpent.
Tu le portes dans l’écharpe, tu déambules au Promeneur solitaire, des tas d’enfants jouent dans la pataugeoire, dans les cabanes, au toboggan, tu entends les cris des enfants, tu écoutes ce bruit du monde, un des seuls qui vaille la peine, mais c’est encore trop tôt pour tout cela, tu remontes au parc des roses, tu allaites ton tout-petit.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera si l’infini de un est plus petit que l’infini de deux.
Aujourd’hui, bien plus tard, entre ordres du jour et rendez-vous à prendre, entre rapports administratifs et sparadraps, entre deux coups de pédale, aujourd’hui que tu es devenue une tisserande du quotidien, tu aimerais bien prendre des morceaux de temps et les déplacer, revenir sur le banc du parc des roses, n’avoir rien à faire que de regarder cette vue et te consacrer entièrement à ce bébé. Tu as l’impression que tu as allaité le temps d’un point-virgule. Et dans ton cœur, tu remercies le parc des roses.
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Paru dans Quartier Libre n. 128, printemps-été 2023