Moinelles et moineaux de mon petit jardin se parfument ce matin aux fleurs de romarin Finis calculs rénaux, rhumatismes malins Et vive les fragrances d’aujourd’hui, de demain
*
(PS. Pour la petite histoire : Timides les moinelles et les moineaux ont volé hors de la photo. Le romarin, lui, a même souri.)
Peut-être qu’un matin la neige sera rose et qu’un vol de pigeons battra sur le chemin le rythme singulier rendu à toute chose dans le silence ailé du premier lendemain les chaînes tomberont des chevilles meurtries l’esclave bondira léger comme un oiseau qui retrouve l’espace au-dessus des prairies où le gardait captif un piège de roseaux
Nos yeux sauront enfin ce que parler veut dire un regard suffira pour conjurer l’ennui les pierres crieront : « La mort n’a plus d’empire » les tombeaux s’ouvriront comme un fruit qui mûrit les anges musiciens se mêleront aux hommes avec leurs batteries et leurs trompettes d’or tous ensemble ils joueront doucement « Home sweet home » comme pour un enfant retrouvé qui s’endort
Les vieillards en dansant sortiront des asiles les filets se rompront sous le poids des poissons les gamins qui traînaient par les rues de la ville marcheront vers le lac en chantant des chansons dans les yeux des enfants l’image de la guerre pâlira peu à peu comme un feu qui s’éteint le riche et le puissant qui triomphaient naguère seront dépossédés quand viendra ce matin
Le sourd et le muet s’uniront dans la danse pour inventer ensemble un nouveau cri de joie dans la ville rendue à l’homme et au silence des femmes chanteront pour la première fois les banques fermeront dans les rues libérées les malades guéris repousseront leurs draps les boiteux sauteront par-dessus chaque haie le désert fleurira
Dans les abîmes du Corona Les différences s’effacent Riches et bien portants Partagent les instants présents Avec les gueux et les souffrants Nous respirons tous l’air vicié D’un virus qui s’est infiltré Dans les chairs ratatinées Dans les corps accomplis
Puissions-nous humains de tous bords Émerger des profonds abysses En construisant cette échelle Nous conduisant vers ces éminences D’où l’on perçoit la vanité Comme des futilités naines Où l’on distingue autrui Aux hauteurs de l’esprit
Que le virus de la douleur Se conscientise en amour Que le miroir de nos peines Reflète le fruit solidaire Afin que les larmes du deuil Éclosent en rosée de joie
Prenons garde chers amis Des choses faites à demi Vainquons le coronavirus Sans victoire à la Pyrrhus En tirant les leçons D’un malheur à l’unisson
Une
Pâque (1) de l’espérance à la « dés-espérance»
Pas d’espoir sans désir Pas de désir sans l’idée : – J’espère que cela arrivera ou… – J’espère que cela n’arrivera pas…
Espérer en l’autre, en un objet En un changement de société Pas d’espoir sans désir d’obtenir Changement, être, objet, durée…
Où qu’elle aille, quoiqu’il advienne Sans espoir : Pas d’avancée de l’humanité Ni régression ou progression L’économie s’appuie sur l’espoir La consommation sur les désirs
Que sans trop de douleurs Je vive, je l’espère ; Que mes enfants me survivent Je l’espère de même
Espoir : Désir toujours au présent Espérant que l’autre, objet ou divinité Transforment mon désir en une réalité
Espoir : Germe quelque fois sec d’un désir Qui demain se refusera à la réalité Belle de nuit qui de cesse attend (Son jour)
Ou parfois l’épilogue au fruit juteux Gratification d’une attente espérée Joie en une persévérance endurée
L’espoir que cela arrive Quoique soit ce cela N’est pas le problème
L’exigence que ce cela le devienne Quoique soit ce cela Est le problème Espère l’étoile la plus loin Et modèle entre tes mains L’heureux hasard de demain
Ensuite, couche-toi, observe, et ri De n’avoir eu plus que la vie donne Et ne désire plus que soleil rayonne
Je peux espérer que la chose soit Comme j’aimerais qu’elle soit
Je peux espérer que l’autre soit Comme je souhaiterais qu’il soit
Ou espérer que ni l’une ni l’autre Ne devient comme il se pourrait Mais de ce choix, je n’en ai pas
Ô espoir jamais je ne te crois Sans voix tu peux me laisser Ou déposer en moi l’astre qui flamboie
Une heureuse illusion entretenue Ne vaut-elle pas mieux qu’une Désillusion en réalité devenue
Espoir : Un pari sur la frustration Ou sur la gratification Si la chose ou l’être espéré je l’obtiens Gratifié je suis Tout gratifié aime son « gratificateur » Qu’il soit chose, personne ou divinité
Si la chose ou l’être espéré je ne l’obtiens Frustré je suis Tout frustré déteste son « frustrateur » Qu’il soit chose, personne ou divinité
Espoir : Désir de tout mouvement de vie Plaisir qui fait agir tout être (2) Chêne chaînes ou roseau plumes
Espérer : Qui s’y emploie résiste et rompt Dés-espérer : Qui s’y emploie ploie mais ne rompt
Espoir : Possible tristesse ou joie Pas de tristesse sans frustration Pas de joie sans gratification
Pour ne plus être triste, il faut : Le désir de ne plus rien espérer Ou n’espérer que ce qui arrive Avec l’idée :
– Si ça vient tant mieux – Si ça ne vient pas tant pis – Si ça repart tant pis aussi Mais n’est Bouddha qui veut
Ou
Obtenir tous ses espoirs… Mais ne serait parfait que Dieu
Ou
Obtenir sans espérer posséder Avec l’idée :
– Si j’ai encore tant mieux – Si je n’ai plus tant pis – Un autre plaisir me sourit Mais n’est Stoïcien qui veut
Pour accroître sa tristesse, il faut :
Regretter chaque minute la Personne ou l’objet non obtenu Ou perdu
Pour diminuer sa tristesse, il faut :
Abandonner l’espoir d’obtenir le non obtenu Abandonner l’espoir de conserver l’obtenu Et par l’imaginaire compenser ces deux nus
Dés-espérer plus qu’espérer :
Vivre au présent ce qui est Sans que cela le demeure Frustration de ce qui n’est Gratification de ce qui est Le meilleur marché du bonheur
Ô espoir, désir puéril en un bonheur Déposé dans les paumes du hasard
Content ne vit le désireux Heureux qui plus rien ne désire (3)
Pour autant, Ô espoir :
T’abandonner : Nous nous en gardons Car même si tu fais durer Tout ce que durer use (4) Tant que durer l’emporte Tu nous fais supporter l’usure.
L’éclatement de l’aube me saisit. Seule dans la chambre, je ne perçois plus rien. Dehors, dedans, la frontière s’est dissipée. Tout entière, je disparais dans l’espace infini de la douleur.
Engendrée dans le repli du confinement, Une autre douleur refait surface, me tient captive. Perdue aux confins d’une nuit qui s’accroche à mon corps, Je tente de recoudre les bribes de mon être.
La douleur refuse de me lâcher. L’angoisse est tenace. Rompue aux luttes intérieures, ma résistance s’amplifie.
Dans cette nuit de l’aube, épuisée par cette bataille inutile, Mon cri implose, Déchire le tissage de ma lutte, fait trembler mon silence.
Comme des prières sans mots, je lâche des mots. J’abandonne. Renonce à me cramponner à ce qui me tient. A retenir le jour, à chasser la nuit.
Je me terre et me dessaisis de l’instant. Ma parcelle de survie saute en éclats, découvre ma fragilité. Je suis touchée en plein coeur par cette vigueur muette.
L’aube s’est rassemblée. Un voile se déploie dans la douceur du vent. Et m’emporte. J’entrouvre les yeux. Dehors, dedans.
Le chant des oiseaux caresse ma peau. Comme une mélopée, un bruissement rythme l’oubli. Mon essoufflement s’apaise. Les arbres, couronnés de clarté, ondulent sous le ciel. Apaisée, je respire la terre, les vents, les cascades.
Il y a du vivant dans la traversée de la douleur, de la perte de soi. Un fil tendu, ténu. Ruisselantes sur mon visage, les larmes me le révèlent.
Dans la lumière de cet instant de grâce, Je me laisse effleurer. Doucement. Je renoue avec ma force fragile.
Quelques frappes discrètes et la porte s’ouvre. Joyeuse et rayonnante l’infirmière entre dans ce champ de bataille. « Bonjour ! Comment allez-vous ? Joyeuses Pâques !» Un maigre sourire sur mon visage lui offre une réponse.
Une seule parole Et la naissance du jour me saisit comme un présent. L’espérance au bout de la nuit m’étreint, me prend par la main.
Le nez contre la vitre je regarde, de l’autre côté, les tulipes les rouges, les roses, les jaunes, les mauves, les bicolores, les grandes et les plus petites je les regarde toutes comme le vent les bouscule tandis que la pluie se met à tomber
Les tulipes ploient je les aime tellement !
La pluie maintenant dessine des gouttelettes minuscules sur la vitre mes larmes aussi parfois sur mes joues même si personne ne les voit
Dans la tourmente ploient les tulipes les larmes chutent et s’étoilent comme la pluie, sur les toutes les vitres et mes larmes et les tiennes sont les mêmes
Je regarde ce qui se dresse, ce qui tient debout malgré la tourmente la couleur qui ne pâlit pas le rouge qui reste rouge, le rose rose, le jaune jaune, le mauve mauve malgré le vent, malgré les larmes et la pluie je regarde et j’aime ce qui ploie mais jamais ne casse ce qui s’étoile et brille dans sa chute -si on veut bien le regarder de près d’aussi près que mon nez contre la vitre-
La pluie tombe plus dru désormais il ne manquerait plus que les couleurs se reflètent dans les flaques
Elle est la légèreté d’un papillon, la fissure dans le mur, la fleur qui perce le goudron, la fenêtre qui s’ouvre, la lueur dans l’obscurité, la colombe qui revient.
L’espérance est devant : elle ouvre l’avenir de manière inattendue à celui ou celle qui sait l’apercevoir.
Elle est ce regard émerveillé, cette échappée de l’âme, cet évasement à plus grand que soi.
Elle offre à discerner le sentier dans les éboulis de l’avalanche, de voir la Vie dans l’aridité des pierriers.
Elle est ce possible qui change le cours du monde, cette perle cristalline déposée sur l’onde.
De son éclat jaillit l’aurore d’un jour nouveau.
*
Anne-Christine Menu-Lecourt a partagé son temps entre la création artistique et un ministère de témoignage et d’éco-spiritualité au sein de l’Église protestante de Genève. Elle avait publié deux ouvrages aux éditions Ouverture : « De poussière et de ciel » en 2016 et « De sel et de feu » en 2018. Elle est décédée en novembre 2019 suite à une rechute du cancer. Ce texte est extrait d’un ouvrage posthume « De lumière et d’obscurité » à paraître aux éditions Ouverture prochainement (www.editionsouverture.ch)
Et puis, Il y eut le jour d’après D’après l’événement, Celui qu’on avait attendu, sans trop savoir, Au fond, Ce qu’on attendait, Ce qu’on en attendait, Le jour d’après, Qu’on avait maintes fois fantasmé, D’abord dans des sueurs épaisses et lourdes, Puis dans des rires, des rêves, ou des alcools plus éthérés, Le jour d’après, Qu’on voyait comme un jour nouveau, Un jour de renouveau. On s’était dit qu’à présent, Rien ne serait plus pareil, On s’était dit – alors que le temps et l’espace étaient comme suspendus alors que le monde s’était comme arrêté que les barils s’étaient vidés ou entassés alors que notre corps habituellement faussement rythmé et cadencé, à présent confiné, se prélassait et libérait du temps pour penser pour ne rien faire d’autre que penser ou contempler – On s’était dit que les images entrevues de villes ou de montagnes Serties d’éclaircies éblouissantes, rutilantes, et inconnues Perdureraient, On s’était dit que rouler comme des cons dans des SUV, Autour du lac, ou le long des cols, Faire la queue dans des aéroports immenses pour croquer un horizon Déjà googelisé sur le sofa de la maison, Ce n’était peut-être plus ce qu’on devait nommer l’Aventure, On s’était dit que pour 39 francs on pourrait toujours aller faire du shopping à Barcelone, Bronzer ses fesses à Ibiza, Mais qu’on pouvait aussi boire une bouteille de vin entre amis dans le pré d’à côté, Ce pré jamais entrevu auparavant, On s’était encore dit qu’une sobriété, heureuse, Qu’une ivresse de la lenteur, Qu’une chose, encore difficile à nommer, Existaient, Que c’était là, À portée de mains, Que le jour approchait, Que nous avions subi d’abord, Mais qu’à présent, c’était devenu nôtre, Que ce qui se passait, d’abord autour de nous, Puis en nous, nous appartenait à présent, Que ça pouvait changer, Que cela devait changer, Que le murmure des oiseaux, c’était aussi un chant, On s’était dit qu’on valait mieux que tout ça, Que nos enfants aussi, Que ce rythme qui vibrait en nous, Vibrait d’abord et depuis longtemps à notre insu, Que ce n’était pas le nôtre, Qu’il venait de l’extérieur, d’ailleurs, D’on ne savait où, Qu’on pouvait à présent vibrer autrement, Que nos corps pouvaient vibrer autrement, Que notre âme pouvait vibrer autrement, Que notre pensée même pouvait vibrer autrement, Que le tambour de nos existences était capable d’un autre son, Et que le vacarme ambiant pouvait encore devenir chant retrouvé Que le romantisme anti-patronal n’était pas que lyrisme désuet Que la beauté pouvait retrouver une place, Fragile, précaire, mais une place, A côté de nous, En nous. Bien sûr, il y a celles et ceux qui voulaient reprendre Il y a celles et ceux qui devaient reprendre Il y a celles et ceux qui souffraient Celles et ceux qui n’avaient plus rien Celles et ceux qui déjà n’avaient rien, et qui avaient encore moins, Celles et ceux qui n’avaient pas pu connaître le luxe de la pensée libérée Celles et ceux qui avaient des responsabilités Dans la vraie vie Celles et ceux qui déjà se résignaient Pour de bonnes ou de mauvaises raisons Parce qu’il faut bien, et que, bon, on n’a pas le choix – Il n’empêche Durant un mois, un petit mois, Il y eut une brèche Une brèche suffisamment large pour accueillir Autrement celles et ceux qui le désiraient, Et qui, peut-être, le désirent encore Et refusent avec force – ou légèreté- L’héritage trop maigre de la seule nostalgie.
Surpris par la Grâce Par une réponse hors d’espoir Par une parole hors des mots Par un amour hors du cœur
Réchauffé par les mains de l’absence Relevé par les mains de l’espérance Soigné par les mains de l’altérité Aimé par les mains de l’ineffable
Éclore au jour nouveau Prendre les ailes de l’aube Respirer la lumière renaissante Accepter la folie d’amour et s’accepter
Contempler la beauté Pour y prendre part S’ouvrir en floraison De l’être, tournesolaire
*
Si un ange
Et si dans un souffle léger apparaissait comme un signe, comme une lueur sans danger, un être ténu près des vignes.
Alors si, si un ange passait là, ses divines ailes de plumes, juste là, devant toi, devant moi, ses yeux fixés sur ma plume.
Si un ange passait et sur ta foi se posait, léger comme un baiser, comme une caresse. S’il s’approchait, te touchait, te regardait, s’il allait voir à l’intérieur, vers l’allégresse ?
Elle brode assise à une table de la terrasse de l’hôtel, devant La vieille fontaine en bois La plus grande d’Europe ils disent Dans la courbe de la petite route au centre D’un village des Grisons Un matin d’été les cloches sonnent la demie Et aussi le quart et les trois quart, entre les heures Des vélos à sacoches s’arrêtent Remplissent les gourdes à l’eau froide De la fontaine De la vieille fontaine en bois La fraîcheur de l’eau pour la fournaise de La journée à venir elle a du dénivelé Ce qui est fait à la main reste Lui dit la femme du motard qui vient d’arriver En suisse-allemand alors elle ne comprend pas bien La femme du motard répète en français plus ou moins Un monsieur âgé passe sur la place A côté de la fontaine De la grande fontaine en bois Dans la main plusieurs boîtes empilées Des boîtes de vingt-quatre œufs Tout frais aussi Pour traverser il doit attendre Le car postal jaune numéro 401 Passe Plusieurs fois par jour il passe Trait-d’union jaune Sur le côté de la fontaine Grande vieille et en bois Deux mobylettes de la Poste Garées, jaune Au cœur de ce village De la Surselva Valendas il s’appelle Et il y a de la vie autour de la fontaine Dans le virage de la petite route Où un matin d’été elle brode, assise
Quand Denise écrit un poème, elle tire sur le chavazzin, le
petit bout de laine qui permet de dérouler la pelote, c’est son nom en
romanche. A partir de ce brin attrapé, les mots sortent, déterminés par le
premier, par le début de l’idée.
En 1950, Jo et Mo, deux jeunes femmes fraichement belles-sœurs
qui s’entendent bien, sillonnent la campagne vaudoise à vélo pendant leurs
quelques moments de libre. Mo me raconte tout cela aujourd’hui, et désormais il
ne reste presque plus personne qui les a connues à cette époque, sur leur
bicyclette. Le récit est tellement vivant qu’on se dit que chaque Mo devrait
avoir une Jo, et inversement, pour traverser les champs, les aventures, les
enfants et la vie pendant septante années. Régulièrement, Jo et Mo s’arrêtaient
au bord d’un champ. Il fallait un creux dans la terre, trois bouts de bois, une
allumette et deux tasses en fer blanc. Dans lesquelles faire bouillir le café. Le
meilleur café de la terre, et c’était reparti, pédaler le long du Jura. Trois bouts de bois créent les
souvenirs les plus présents.
En discutant avec un ami l’autre jour, j’en viens à évoquer le tiroir de la table de la cuisine chez ma grand-mère, plein de ficelles de paquets postaux attachées les unes aux autres par un nœud plat et roulées en boule. A la sortie de la guerre, on ne jette rien. Pour attacher les rosiers à leurs tuteurs, la grand-mère nous envoyait fouiller dans ce tiroir de la table de la cuisine, et il ne fallait pas oublier de revenir avec les ciseaux. Des grands ciseaux à moitié rouillés, pour couper la ficelle à la bonne longueur, entre les nœuds de rafistolage. Dans les plates-bandes fleuries d’un grand jardin à l’ancienne, la ficelle ne se voit plus, mais elle remplit son office.
J’aime à croire qu’un jour, quelqu’un écrira un livre dans lequel à la fin, l’héroïne sauvera le monde grâce à trois petits bouts de ficelle. Trouvés dans le tiroir de la table de la cuisine de sa grand-mère.
« C’est un moment vécu où la main transcrit quelque
chose qu’on ne connaît pas ». Je l’écris fébrilement sur la feuille blanche, cette phrase de Jacqueline dont
je viens de faire la connaissance, mais en réalité je devrais la dessiner, la
phrase.
C’est samedi après-midi, au parc des Roses ou des Chats, là
où j’aimais m’asseoir pour allaiter, là, en haut des falaises de Saint-Jean, là
où le temps s’est une fois arrêté. Son vrai nom, c’est plus ou moins le parc de Warens, parce
que toute la nomenclature alentour se réfère à Jean-Jacques et qu’on y devine
des jeunes filles danser sous les ormeaux au son des chalumeaux.
Dans ce parc aujourd’hui, il y a dessin, un atelier de
croquis rapide, une étape d’un rallye à travers le quartier sous le signe de la
transition écologique. Comme c’est apparemment toujours le cas, les
participant.e.s qui reçoivent un crayon et un bloc ont peur, peur de ne pas
savoir, de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir transcrire cette branche, cette
fleur, ce bout de tronc sur le papier. Si difficile de se laisser aller.
On est si bien sur une chaise, dans l’herbe, à l’ombre de
cet arbre impossible à dessiner. Déambulateurs, anniversaires d’enfants,
chaises roulantes et pas tranquilles passent et repassent sur le chemin. J’avais
oublié qu’ici, tout le monde se dit bonjour, là, en haut des falaises de
Saint-Jean. Un air de 19e siècle entre le lilas et la glycine, comme
dans un jardin à l’ancienne.
Jacqueline, elle ne donne pas trop d’indications, juste un crayon et un bloc. Elle peste sur son propre croquis, trois fleurs sauvages, ratées selon elle, puis l’écorce réussie, pendant qu’on rit de rien, de tout et de la vie.
Tiens, deux personnes dessinent mon vélo à fleurs. On dirait que Sixtine a deviné que pour moi, le paradis c’est une table et deux chaises d’autrefois installées sous un arbre. Un lien se crée, puis un autre. Jacqueline, elle dit que pour elle, le croquis est un aboutissement et non le début de quelque chose.
Ce qui se joue là, sous cet arbre, pourtant, c’est le début de nouveaux liens, de nouveaux fils à travers le quartier. Qui se tisseront plus serrés ou non, là n’est pas la question, ce qui est essentiel, c’est là, sous cet arbre, ce samedi après-midi. On est d’accord, avec Jacqueline, professionnelle du dessin, cet après-midi là qui a passé si vite, c’est bien ça qui est important.
Trois petits tours du quartier et puis ne s’en vont pas
Un gobelet avec un arbre violet dessus, réutilisable, voilà
ce qu’elle attrape sur l’étagère de la cuisine ce samedi-là au milieu de la
matinée. Avant de retrouver ses deux amies sur les voies couvertes, à distance
réglementaire. La situation étant ce qu’elle est, il n’y a pas d’anniversaire à
préparer, de tournoi, d’audition, d’horaire serré et de famille à stresser.
Elle est en avance, elle marche seule, entre deux
confinements, l’air le sent. Elle se tait à voix haute, le silence est
assourdissant. Tout est différent. Le sac à main pèse plus lourd, c’est le
flacon de désinfectant. Les autres arrivent, chacune son gobelet, début du tour
du quartier. Qui commence à bruisser.
Premier arrêt à la première boulangerie. Dans sa poche,
Julie cherche son masque. Et sa monnaie. Les poches de Julie, c’est toute une
histoire. Premier café, renversé, cappuccino. Un rayon de soleil, c’est
agréable, sur le trottoir. Les gens passent. Souvent, des traits tirés derrière
le masque. Avec le soleil, ça va mieux.
Le quartier est bien achalandé, mine de rien, mine de tout.
Arcade après arcade, elles n’en loupent pas une ce samedi-là. Le filet à provisions s’alourdit. Pain,
aspirine, poulet, farine de manioc, salade, bières. Un deuxième café à la
deuxième boulangerie, puis un troisième bio un peu plus loin et un peu plus
tard. Quand la petite aiguille de l’horloge aura avancé d’un cran. Qu’elles se
seront mises au fait de telle ou telle partie de leur vie, de leur semaine, des
élections américaines.
Tour du quartier, sentiment du provisoire dans la certitude,
de la certitude dans le provisoire. Un lieu de vie qui dure, un quartier
proche. Le troisième café sera acheté puis bu un peu plus loin, quand elles
auront refait le monde, se seront posées plein de questions. L’infini de un
est-il plus petit que l’infini de deux. Le quartier, lui, est là, solide. Le
clocher de l’école y veille. Ses habitantes et habitants aussi.
Chaque samedi, elles referont le monde et le tour du quartier, un, deux, trois petits tours et plus, et puis ne s’en vont pas.
Nous vous invitons à participer à un nouveau projet : Les poètes s’unissent pour faire entendre une voix sur l’espérance en temps de crise.
Par Anouk
Dunant Gonzenbach
Faire entendre la voix de la poésie en cette période où la fatigue et le découragement nous guettent, toutes et tous, un peu ou beaucoup, déjà ou pas encore, voici l’idée de cet appel à textes (poèmes ou prose). Les poètes s’unissent ainsi pour faire entendre une voix sur l’espérance en temps de crise. Une crise qui n’est pas la première et ne sera pas la dernière, une crise collective qui contient nos crises personnelles ponctuant l’existence, une crise qui nous fait peut-être revisiter ce qu’espérer peut ou veut dire.
Le projet :un texte ou un poème par jour sur le thème de l’espérance, à partir du dimanche de Pâques et ceci pendant une vingtaine de jours sur ce blog virusolidaire.ch, mis en ligne bien sûr au nom de l’auteur-e. Si cela fonctionne, ces textes pourraient être ensuite publiés dans un recueil sur ce thème.
Ce projet en deux volets est mené avec Maurice Gardiol. Il fait suite à des échanges que nous avons eus du temps où l’on pouvait discuter sur une terrasse, puis qui ont continué de manière virtuelle, puis qui ont germé sous cette forme. Maurice fait partie de la direction des Editions Ouverture. Un comité de lecture choisira les textes qui seront publiés ensuite sous forme de recueil (en revanche sur le blog tout est libre).
Si vous
souhaitez participer, envoyez un texte (et ce qui serait formidable une photo
l’illustrant). Le texte ou poème ne doit pas dépasser ¾ de pages (2000
caractères espaces compris). Et si c’est possible, une confirmation de votre participation avant le 7 mars prochain. Vous
pouvez également diffuser cette invitation.
Ce blog a été ouvert le premier jour du confinement le 15 mars 2020 dernier, avec l’objectif de publier des bulles d’événements positifs au quotidien. Des auteur-e-s et poètes ont alimenté jusqu’au 8 juin 2020 jour par jour ces pages. Le calendrier de l’Avent en ligne à poèmes et à roulettes mené en décembre 2020 a été le deuxième projet de cette aventure. Qui continue, en mouvement, en questions, en cheminant.