Les rubans s’effacent peu à peu, sous les pieds les lettres claircissent. Je me souviens, il y a presque vingt ans, bandes oranges ondulantes, grands bacs à fleurs, je me souviens ma petite fille de deux ans, tous ces mois d’été, nous arrosions avec le jardinier, je prenais le café, Terrasse du Troc. Récolte de souvenirs, les cosmos les courgettes poussaient, les bandes oranges serpentaient.
Je me souviens, le début de chaque ruban. Petit pied posé délicatement devant petit pied, la petite fille avance en orange, ne pas dépasser de la ligne. Dessous, les mots témoignages de la mémoire du quartier. « Je me souviens de la grosse fumée blanche du train qui passait sous le pont de la rue de Miléant. Notre classe se déplaçait de l’école des Charmilles pour aller à Saint-Jean. Tous les gosses couraient pour se trouver dans la fumée ».
Je me souviens cette excursion presque quotidienne au bout des voies couvertes, il fallait aller vérifier, la courgette qui grossit, nous prenions l’affaire au sérieux, rubans oranges, «je me souviens d’une espèce de pré devant la tour Constellation, devenue un parking privé », superposition de temps, en un lieu, lieu à se réapproprier en 2006, aujourd’hui lieu vivant et exemple de tout ce qui est bon pour aujourd’hui, parce que Voies_Là. « Je me souviens qu’il fallait faire la queue pendant des heures dans l’escalier avant d’être reçu par le Dr Guy Patry dans son cabinet à côté de la poste, je me souviens d’une ravissante fleuriste dont le magasin se trouvait à l’avenue Gallatin, où il y a maintenant une laverie ».
Les pieds et la pluie gomment les rubans pimpants oranges et tous leurs mots, les cris et les rires des enfants éclaboussent le pourtour de la pataugeoire, qui se souviendront à leur tour de ces moments joyeux, là où autrefois celles et ceux qui se souviennent regardaient passer les trains, les talus aux herbes folles.
Les lettres s’estompent, je me souviens les pieds de ma petite fille suivant les guirlandes de bitume, poésie de sol, je me souviens et de nouvelles lettres se forment, le quartier se souvient, vit et se souviendra, les trains passent dessous, les enfants et les artistes dessus, les passant.es et les artisan.es, les ateliers et le Picotin, le yoga et le slam, la toiture végétalisée et les balançoires, les mosaïques et les roses trémières, les bambous et les déchets, la vue sur la Reliure et la Maison Ronde, chewing-gum et linge de bain, trottinettes et pattes de chiens, roues de poussettes et cannes de soutien, rubans de Saint-Jean.
Août 2025 Paru dans Quartier-Libre n. 133, automne-hiver 2025/2026
L’association La Terrasse du Troc est fondée en décembre 2004 par Laura Györig Costas. Elle lance son projet en 2006 sur la couverture des voies ferrées de Saint-Jean. Cette première édition a eu pour thème « La mémoire de Saint-Jean ». Des histoires, anecdotes, mythes et légendes racontées par les habitant.es ont été récoltés. Ce réservoir de témoignages a été traduit par des artistes sous différentes formes artistiques, dont des phrases peintes sur des bandes oranges collées sur la couverture des voies ferrées, une installation de Julia Sørensen et Pierre-Louis Chantre. Voir : Dehors ! Cultiver l’espace public, sous la direction de Laura Györig Costas, La Baconnière, 2016. Voir aussi le site forum1203.ch qui archive un dossier sur la Récolte de souvenirs.
Les baskets aux pieds et le téléphone fixé sur le bras, toujours reconnaitre sa chance d’habiter Saint-Jean et d’accéder en peu de pas au bord du fleuve. Traverser le pont, monter, redescendre, passer sous l’autre pont, sentier de terre. Les modestes foulées semaine après semaine, saison après saison, l’eau toujours d’un reflet, d’un niveau, d’un bleu ou d’un vert différents, la nature bourgeonne puis s’effeuille, le Rhône et l’Arve se joignent inlassablement mais jamais pareil.
En face, les campagnes du seizième siècle, ce qu’il en reste, celle que nous aimerions aménager en parc public, celle du petit garçon à la mèche qui un jour en rêve s’est promené avec l’éléphant Saphir du zoo voisin (ne mélange pas la poésie et l’actualité, va, oui je sais, mais qu’est-ce qu’on serait bien dans ce parc).
Reste dans tes baskets, de l’autre côté. On entend braire l’âne, quand-même. Parfois les tirs. L’arrivée en bas du champ est spectaculaire, à chaque fois. Le givre sur les brins d’herbe au rayon du matin, les fleurs du printemps renaissant, exceptionnellement les biches au loin, régulièrement le pataugeage dans la boue, ça pacote sous l’Asics. Plus loin, les marches en terre du chemin sont fermées depuis plusieurs mois, cela ne change rien pour les hérons mais nous coupe dans notre élan, alors on fait le détour. Monte et descend, ça rallonge, mais c’est bon pour la santé.
Et découverte. Un salon des bois, quelques souches comme siège, un tronc pour table. Et des fleurs rouges. Pimpantes, éclatantes dans le gris d’un matin sous stratus. Géraniums sur les meubles de la forêt. Un ange ? une performance secrète de la ville ? Les semaines s’enchainent, les mollets progressent dans ce détour en pente, les fleurs magiques, fraiches, plantées, renouvelées. Eclats de rouge qui illuminent yeux et cœur pour la journée.
Et un jour, peut-être est-ce à nouveau en rêve, le jardinier. Fauche l’herbe haute, taille le fané, pourvoit de nouveaux plants. Un résistant de la banalité, une mission auto-attribuée, un message à faire passer, un espace à protéger, un cadeau au monde entier ?
Un poète de la terre, assurément.
Janvier 2025 Paru dans Quartier-Libre n. 132, printemps-été 2025
C’est l’histoire d’une journée qui a pour but de réaménager une chambre afin d’accueillir quelques jours une famille, c’est donc l’histoire d’un dimanche où tu te réjouis dès le début d’en arriver à la fin. Parce que rangement implique fatalement tri, et comme souvent chez toi le tri de livres, le douloureux tri de livres. De CDs aussi, pas de quartier, de ces dizaines de dizaines de CDs lamentablement inutiles soigneusement camouflés depuis des années dans, dessous et derrière des étagères. Tu ne les écoutes plus, mais tu les aimes.
Alors tu remplis des sacs de livres (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page), tu les harnaches sur ton vélo destination la boite à échanges. Sur le trottoir à côté des voies couvertes, cube de métal gris éphémère récipiendaire de trésors qui se partagent. Tu y déposes aussi pas mal de bandes dessinées (c’est dur, c’est dur) que tu arranges joliment sur le muret à côté de la boite. Trafic de vélos et de piétons qui regardent, posent, prennent, arrêts fugitifs ou concentrés. Les yeux puis les mains qui butinent.
Deuxième trajet une heure plus tard (surtout ne pas reculer, ne pas réfléchir, ne pas tourner la première page de chaque livre). La première livraison entièrement cueillie. Une dame regarde un xylophone en plastic rouge, tape dessus avec la baguette, te dit dans un français hésitant pour mon petit-fils d’un an. Tu regardes l’instrument, les deux rangées de touches sont mélangées, les noires avec les blanches, elle a l’impression que des notes manquent. Alors à côté d’elle tu remets les lamelles dans l’ordre, vous chantonnez ensemble en vérifiant la gamme.
Arrive une autre dame et son petit chien, qui vous demande s’il y a des disques aujourd’hui. Non, mais comme le tri est en cours à la maison, tu lui dis que tu reviendras dans l’après-midi. La musique c’est ma vie, te dit-elle, pourriez-vous me les réserver ? Tu lui proposes de se retrouver à la boite un peu plus tard, mais elle a peur de rater le rendez-vous. Tu suggères alors qu’elle te donne son numéro de téléphone, mais ni elle ni toi n’avez de quoi écrire. La grand-maman au xylophone est encore là, vous lui demandez par gestes un stylo. Pendant ce temps deux personnes déposent leur cargaison, trois choisissent de nouvelles lectures.
Toute une vie bruisse autour de cette boite à échange, qui donne une seconde vie aux choses de chez nous. Pour finir, tu iras livrer les disques à la dame en bas de chez elle, vous discuterez au pied de son immeuble. C’est l’histoire de trois stations à la boite à échanges aujourd’hui, sous le soleil exactement, trois rayons dans une journée qui s’annonçait d’un triste tri, miel d’échanges de mots et de regards qui ne seraient pas venus au monde sans la boite à échange d’objets, c’est l’histoire d’une reine du quartier.
Août 2024 Paru dans Quartier-Libre n. 131, automne-hiver 2024-2025.
Nous ne les lirons plus dans notre journal, les mots du localier, les nouvelles des roses trémières et de leur jardinière, des sentiers au bord du Rhône, la voix des personnes sans-abris. Nous lui souhaitons bonne route, au localier, il reste un vide, et du fond de nous, nous le remercions infiniment d’avoir tout remarqué, de l’avoir relaté, mis en lumière, pour sa plume sur le bitume.
Dans un monde normal, le prochain paragraphe, il serait consacré à la suite, à ce qui continue. Parce qu’à la Tribune, il y a des journalistes – et aussi des photographes – formidables, des personnes aux vraies qualités humaines et professionnelles, celles et ceux que nous aimons lire, que nous avons besoin de lire, qui examinent la vie d’ici, qui font leur travail ici.
Nous ne sommes plus dans un monde normal. Menaces sur la Tribune, profonde inquiétude pour la Julie. Ce joli surnom lui est donné en 1879 par un Georges Favon énervé par sa belle-sœur ainsi nommée, qui préférait «La Tribune» au journal «Le Genevois» de son célèbre beau-frère, homme politique et leader radical. Comme il ne supportait pas de prononcer le vrai nom de son concurrent, Favon a commencé à parler du «journal de Julie» puis de «la Julie». Depuis presque sa naissance, le surnom de Julie colle aux pages de notre Tribune.
Sa naissance : en 1875, l’américain James T. Bates achète le «Continental Herald and Swiss Times», un journal lu par les Britanniques de notre région et lui donne le nom de «Geneva Times». En 1879, le titre se transforme en langue française et devient «La Tribune de Genève». Gros succès populaire, notamment en raison de son prix: 5 centimes le numéro, vendu à la criée. Le premier quotidien romand à un sou.
Et d’un coup d’un seul, tout pourrait être fini. Je ne sais pas ce que j’y peux, à part prendre mon stylo pour écrire en bleu. Pour témoigner que nous vous aimons, toutes celles et ceux qui écrivent et fabriquent la Tribune. Que chercher ce journal dans la boîte aux lettres et l’ouvrir à côté de sa tasse de café, c’est le matin quotidien. La prise de pouls de la vie à Genève. Le cœur ne peut pas s’arrêter. Bonne route au localier, et toutes nos pensées vers celles et ceux de la rue des Rois. Encore espérer.
Suite au cri du cœur au sujet des bornes en bibliothèque, nous ne pouvions en rester là. Alors est née, par un collectif d’habitantes et d’habitants de la Ville une pétition, intitulée «Pour le droit d’emprunter et de rendre des livres en toutes circonstances aux bibliothécaires dans les bibliothèques municipales de la Ville de Genève et pour favoriser les liens entre public et professionnel.les ».
Le contexte
Depuis une dizaine d’années, les bornes automatiques qui permettent l’emprunt et le retour des livres sans contact avec un.e bibliothécaire ont fait leur entrée dans les bibliothèques municipales. Une telle machine peut ponctuellement satisfaire des besoins d’emprunter un livre en toute discrétion ou de rendre un document rapidement si cela est nécessaire.
Dans un article intitulé « Les machines appelées à rendre les bibliothèques plus humaines » paru dans nota (le journal des bibliothèques municipales, Genève, ville de culture, n. 6 septembre 2023-janvier 2024), il est annoncé qu’à terme les bornes vont se multiplier et que les bibliothécaires n’auront plus le droit d’effectuer les emprunts et retours de livres mais que le public sera obligé de faire ces deux opérations auxdites bornes. L’argument principal avancé dans l’article par les promoteurs de cette évolution est de libérer du temps de « manutention » des bibliothécaires afin de leur permettre d’interagir davantage avec le public.
Notre position
Cet argument va à l’encontre des missions de base des bibliothèques, qui sont de renseigner le public, le conseiller et le former à l’utilisation des bibliothèques (Règlement d’utilisation des bibliothèques municipales LC 21 631.1 du 1er octobre 2016). En effet, le cœur du métier de bibliothécaire est le conseil, qui s’effectue en premier lieu lors de discussions pendant les opérations de prêt et de retour des livres. Le premier lien entre les bibliothécaires et les usagères et usagers se tisse lors de ces moments. Et qui mieux que les bibliothécaires peuvent contribuer à accompagner dès le plus jeune âge leur public dans ce monde où l’éducation à l’information est un enjeu sociétal majeur ?
De plus, remplacer des personnes par des machines aura pour conséquence une perte des compétences professionnelles et le risque d’engendrer des compressions en personnel. Enfin, la multiplication des machines, leur entretien et leurs remplacements va au rebours de toute considération sur le développement durable.
Les liens et les échanges entre les personnes, les conseils donnés par des professionnel.les compétent.es, l’éducation à la recherche documentaire ainsi que la lecture gratuite sont des fondamentaux à préserver. Nous sommes persuadé.es que les activités de prêt et de retour des documents auprès des bibliothécaires sont les bases de toute médiation culturelle en bibliothèque et un service public à conserver.
La pétition demande que
Les bibliothécaires restent les interlocuteurs privilégiés et incontournables pour les opérations de prêt et de retour des documents.
L’installation des bornes automatiques dans les bibliothèques soit limitée au strict nécessaire (une borne par bibliothèque).
Cette pétition a été envoyée munie de plus de 250 signatures à la Commission des pétitions de la Ville de Genève. Le texte se trouve ci-dessous. Parallèlement, Laurence Corpataux, conseillère municipale, a déposé une question écrite au Conseil administratif sur le même sujet.
Encore et toujours, s’indigner
On pourra répondre qu’il ne faut pas aller contre son temps, que ces évolutions sont inéluctables, qu’on en serait encore au boulier si le monde n’était pas allé de l’avant. Certes. Cela a beaucoup remué dans la tête. Mais nous pensons profondément que chaque cassure de lien humain mérite que l’on s’indigne. Comment doit être le monde dans lequel nous souhaitons vivre ?
Il y a Léonore qui venait chercher son poulet grillé le samedi matin Ma mère le lundi, la salade de carottes pour ses petits-enfants Jules à qui il avait recommandé les brochettes, Jules en prenait depuis chaque fois Le gratin qui a tant dépanné nos midis Le petit mot pour les enfants (c’est à eux qu’il rendait la monnaie) Il y a un quartier entier qui aimait y entrer Chez notre boucher du Beulet
Un apprivoisement, petit à petit Les yeux, ce bleu clair malicieux Non, c’est trop cher, prenez plutôt ce morceau-l Et parfois un café à côté La chance de recevoir quelques souvenirs d’autrefois, les Grisons De notre boucher du Beulet
Il y a un savoir-faire qui nous épatait parce que ça se perd, le savoir-faire Produits de qualité, les conseils avec – quand on emménage, on ne sait pas tout- Ah, les feuilletés à la viande, comment on va faire sans Comment on va faire sans Notre boucher du Beulet
Devant la vitrine, laisser son vélo décadenassé Echanger de l’humour, acheter les steaks hâchés A samedi, belle soirée, vite rentrer C’est trop bien d’avoir un boucher à côté Pas n’importe qui Notre boucher du Beulet
Un lieu où l’on cause On se croise on se donne des nouvelles On se raconte la rue, l’école, enfin tout quoi Il y a toujours quelqu’un, une voisine Deux habitants, trois mamans, plusieurs langues Chez notre boucher du Beulet
Et maintenant il nous laisse La vitrine est éteinte Une histoire écrite Le vide est immense Un trou dans le quartier Qui dit son désarroi, sa reconnaissance, Qui se souviendra De notre boucher du Beulet
16 octobre 2023 Paru dans Quartier-Libre n. 130, printemps-été 2024.
Cette année, le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes rencontre la Feuille de Trèfle. Partages de Noël
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Le sapin à pommes, à poèmes et à roulettes déambule depuis plusieurs années dans les rues de Genève la semaine précédant Noël. Il offre aux passantes et aux passants qui passent des mots, en toute simplicité. Cette année, ce projet est porté en collaboration avec la Feuille de Trèfle.
Chaque jour, le sapin s’est posé dans un lieu différent ; chaque jour, pendant environ une heure, nous avons été présents autour de lui et l’on a entendu des poèmes à tous les coins de rue !
Itinéraire du sapin:
Lundi 18 décembre de 10h à 18h: place du Bourg-de-Four (présence de 14h à 15h)
Mardi 19 décembre de 10h à 18h : place du Rhône, à la sortie du Pont des Bergues (présence de 14h30 à 15h30)
Mercredi 20 décembre de 10h à 16h: devant la bibliothèque de Saint-Jean. A 16h30 devant le théâtre de Gaspard: lecture de textes et thé, tout le monde est invité en toute simplicité!
Jeudi 21 décembre de 10h à 18h : place Rüth Bösiger – angle pont de la Machine et quai des Bergues (présence de 12h30 à 14h)
Vendredi 22 décembre de 10h à 17h : place du Molard, côté rue de La Croix-d’Or – annulé pour cause de pluie
Samedi 23 décembre de 10h à 17h : devant la Coop de Saint-Jean
Lecture partagée, bougies et thé:
Le mercredi 20 décembre à 16h30 devant le théâtre de Gaspard, nous avons partagé poèmes et thé chaud, un moment de lecture en toute simplicité:
Les passantes et passants ont ajouté leurs mots au sapin, parmi ceux des poètes:
Une trentaine de poètes de toujours et de troubadours d’un jour ont répondu à l’appel à tremper leur plume dans la nuit noire de décembre pour l’éclairer avec des mots. Tous ces textes accrochés au branches du sapin, seront également publiés dans un numéro de la Feuille de Trèfle : Gabriella Baggiolini ; Marc Desplos ; Eveline Monticelli ; Linda Cara-Jacobi ; Claude Bonard ; Pierre Jaquier ; Brigitte Frank ; Françoise Favre-Prinet ; Stéphanie de Roguin ; Huguette Junod ; Maurice Gardiol ; Annette Zimmermann ; Ariane Freymond ; Philippe Constantin ; Philippe Rebetez ; Renaud Rindlisbacher ; Lux ; Anouk Dunant Gonzenbach ; Elizabeth Grech ; Philippe Bonvin ; Stéphanie Fretz ; Julie Barbey Horvath ; Renato ; Ana Mata Buil ; Marie-Hélène Groux ; Mladenka Perroton-Brekalo ; Sylvain Thévoz ; Poétesse D.V.; Carole Lavenant et Colibri.
Parce que l’esprit de Noël, pour moi, c’est créer des liens. Des liens avec les personnes qui écrivent mais aussi avec les personnes qui s’arrêtent devant le sapin pour lire les textes. Des liens brefs mais authentiques. Quelques phrases, des sourires, et une compréhension immédiate de l’instant qui se vit.
Anouk au micro de Jean-Marc Richard au sujet du sapin à pommes lors de l’émission La Ligne de Coeur (RTS) du 12 décembre 2023:
Le numéro spécial de la Feuille de Trèfle n. 150
Le 28 février 2024, nous avons fêté au Codebar la parution du numéro de la Feuille de Trèfle qui contient tous les textes du sapin. A cette occasion, nous avons également verni la nouvelle ligne graphique du journal!
La Feuille de Trèfle, journal fondé en 1993 par Carrefour-Rue, parait six fois par an dont un numéro spécial sous forme de calendrier. Ecrit et réalisé par une équipe composée de personnes vivant dans la précarité et de bénévoles, le journal permet grâce à sa vente devant l’entrée de supermarchés, à des personnes démunies de se procurer un petit revenu tout en étant source de contacts.
Pourquoi unsapin à pommes à poèmes et à roulettes ?
Pour le Noël 2014 est née l’idée du sapin à pommes mobile, à l’origine dans le cadre des événements de Noël organisés par l’aumônerie de l’Université de Genève. Le sapin a accompagné ces Noëls pendant cinq années en roulant dans la cité, distribuant des pommes aux passants et aux étudiants.
Il a provoqué de beaux échanges, des dialogues surréalistes, des interpellations amusées, un intérêt sincère. Sa simplicité a désarmé. On ne s’y attendait pas du tout. Nous avons découvert qu’offrir une pomme et un sourire, souvent, c’est juste ça, l’esprit de Noël.
En 2019, le sapin a ajouté des poèmes sur ses branches. Un dimanche après-midi de décembre, nous nous sommes réunies, un bouquet de femmes, autour d’une table de la Treille dans le cadre d’un laboratoire d’écriture pour une lecture de textes; ces textes ont ensuite été suspendus au sapin avec des rubans. Ce sapin à pommes à poésie à roulettes a circulé dans les rues de la ville, de la poésie a ainsi été offerte aux passants pendant toute la semaine précédant Noël.
En 2020, il n’était pas possible de se réunir. Sur ce blog est alors né le projet du calendrier de l’Avent en poésie: un texte ou poème par jour, sur le thème du sapin, de la pomme, de l’étoile, de l’hiver ou de Noël, ou même de n’importe quoi, mais illuminé par une lumière positive, écrit par des autrices et auteurs différents. Suite à un appel a texte, un texte a été publié chaque jour sur le blog, comme une porte de calendrier à ouvrir. Puis chaque texte et poème a été imprimé et suspendu à un sapin à pommes ambulant tiré par un vélo qui a circulé dans les rues de Genève avant Noël.
Pourquoi des pommes sur le sapin ? petit retour historique
Simplicité. Qui vient de loin, on n’a rien inventé. Voici un bref résumé, tiré du livre de mon ancien prof de l’Uni François Walter et d’Alain Cabantous. Dès la fin du Moyen Age, on met des végétaux aux fenêtres de maisons au milieu de l’hiver, mais cela n’a encore rien à voir avec Noël, on se protège comme cela des mauvais esprits, des sorcières et des démons. Puis on commence à disposer des arbres dans l’espace public et le sapin est choisi, le seul qui est vert en hiver, symbole de vie, et c’est plus joli d’avoir du vert qu’un tronc tout nu.
On est alors en 1521 à Sélestat en Alsace, où les archives gardent la trace d’un sapin coupé qui sert de décoration. Le sapin devient associé à la fête de Noël et entre ensuite gentiment dans les maisons, et quand il n’y a pas de place, il est suspendu au plafond.
Dès le début, le sapin est décoré avec des belles pommes rouges (qui rappellent aussi l’arbre de la faute d’Adam et Eve), des noix et des fleurs en papier. Le 18ème siècle voit un grand essor du sapin de Noël, le 19ème siècle est celui de l’apparition des bougies. Les pommes sont encore là, parfois dorées, avec des sucreries.
Le sapin de Noël se répand en Europe du nord, et une romancière anglaise raconte qu’en 1836 on vend à Vienne des sapins déjà ornés d’une pomme, d’un fruit sec ou d’un pain d’épices. Selon la légende, l’année 1860 subit une mauvaise récolte de pommes. Les artisans verriers inventent alors des boules en verre soufflé pour les remplacer. A la fin du 19ème siècle, les boules et les santons sont fabriqués en série et dès 1950 les décorations de Noël s’industrialisent et deviennent plus uniformes.
Alors les pommes sur un sapin, c’est un peu un retour aux sources, mais surtout c’est simple et comme c’est beau.
Référence : Alain Cabantous, François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Editions Payot & Rivages, Paris, 2016.
Revenons sur le sujet des bornes. En bibliothèque, cette fois. Je prends celle de mon quartier, la bibliothèque municipale, un étage adulte, un étage enfant (enfin c’était avant, maintenant c’est des espaces). Les miens d’enfants, depuis qu’ils sont petits, ils empruntent des livres, participent à tous les ateliers géniaux organisés par les super bibliothécaires, se croient comme à la maison.
Et puis, insidieusement, des bornes sont apparues. Plus possible d’emprunter un livre au guichet, il faut aller à la borne. Comme drillés, les bibliothécaires, il me semble à contre-cœur souvent. Peut-être qu’on leur a dit que cela libère du temps pour d’autres tâches, comme la médiation culturelle, le graal du graal. Je soupçonne quand-même que derrière tout ça, il y a une pensée un peu économique, quand il n’y aura plus que des bornes, ça fera des sacrées économies de personnel. La pire des dystopies : petit à petit, comme dans les grandes surfaces, comme face à l’automate My Post 24, nous serons face à des machines et plus à des êtres humains. Et il n’y aura plus de vrais bonjour-aurevoir.
L’importance d’une bibliothèque municipale, donc de proximité, moi j’ai toujours cru que la base, c’était un échange entre, disons, un enfant qui rend un livre, qui dit ce qu’il en a pensé, qui demande un conseil, qui est tout content parce que la bibliothécaire qui le connaît depuis qu’il a deux ans va chercher le bon livre, puis recommande à l’enfant suivant ce que le précédent a bien aimé. L’enfant, maintenant, il se retrouve face à une borne.
A l’étage du bas, aux adultes, moi je triche. Parce que je les aime bien, mes bibliothécaires. Au fil du temps, on se connaît, on se refile des tuyaux de vacances au moment d’emprunter un guide, ils et elles me font découvrir de nouvelles parutions. Alors je triche, je ne vais pas à la borne. J’ai l’impression de faire un acte rebelle. Je revendique l’importance de rencontrer une personne humaine plutôt qu’un écran. Envers et contre tout, je continue de penser que la meilleure des médiations, à la bibliothèque, c’est un échange entre deux personnes.
Le soir tombe, il est déjà pas mal tombé, des nuages flottent bas sans recouvrir complètement le bleu obscur du ciel, vous voyez ? La lune brille déjà. Je remonte à vélo le long des voies, depuis l’ascenseur jusqu’au pont des Délices. Vous voyez ? Moi je ne vois plus les Délices. Je regarde à gauche, puis à gauche de la lune qui brille droit en-dessus de l’ilot central de la rue de Saint-Jean.
Mon vélo a dû s’égarer sur le chemin de Traverse, me voilà à Poudlard. La tourelle qui domine. Gryffondor dedans. Le vélo qui monte le chemin de Traverse, la lune là-haut au-dessus à gauche, à la gauche de la lune la tour du château dans la pénombre. Vous voyez ?
Il faut que je prenne une photo (alors je dois poser le pied). C’est une parenthèse dans la montée. J’aime les parenthèses. Elles précisent parfois ce qui ne vient pas, tout nu, dans une phrase. Je prends soin d’ouvrir et de refermer délicatement les parenthèses, comme on monte dans un train. Poser doucement le pied à terre, à côté de la pédale. Ma fille estime que je ne dois pas mettre de parenthèses, c’est injuste pour les mots qui s’y trouvent. Tous les mots ont la même valeur.
Je crois que la photo ne sera pas très bonne, elle ne rend pas la réalité. Fichu téléphone. C’est parce que ce n’est pas la réalité, c’est la magie. Vous voyez ? Rangement de l’appareil dans la poche. C’est vaste une poche, de toutes les images pas prises. J’aimerais trouver une jolie photo. Demander à Alessandro, de la bibliothèque, il collectionne les cartes postales anciennes. Les images d’avant.
Je ne sais pas si c’est avant. Magique. Pierre Varcher, dans le grand livre, écrit qu’elle est une tête de proue, la tourelle. L’entrée du quartier. Il n’a pas dû lire Harry Potter. Elle est un vaste refuge. Enfin si seulement.
Un bruit d’étoile déchirée. Non, un bus qui démarre. La construction de la tourelle a démarré il y a cent dix ans. Avant il y avait un petit bois. Au lieu de le ranger, ils l’ont chassé, peut-être est-il allé voir ailleurs. Sur la carte postale ancienne d’Alessandro, parce qu’il en a vraiment beaucoup, je vous ai dit ?, sur cette photo donc qui est prise depuis l’endroit exact où je me trouve, on ne voit pas de voitures, c’était avant, mais un vélo qui descend la rue, des personnes à pied, beaucoup, un petit enfant . Sans bruit. Ce n’est pas écrit croissanterie, mais crèmerie. Le long de la crèmerie, la largeur du trottoir abrite des arbres.
J’aime bien la vision du bol de crème, en bas de la tour. Numéro 58. Le petit garçon de la carte postale trempe ses lèvres dedans, je lui essuie ses moustaches de mousse. Mais comme c’est le soir, vous voyez, il ferme les yeux et s’endort. Je ne sais pas si Jaques-Dalcroze a déjà écrit sa chanson « dans les jardins de Satigny », mais je la lui chante quand-même.
Il est grand temps de quitter le chemin de Traverse, de pédaler à nouveau, de rentrer à la maison. La lune brille toujours, vous voyez ?
*
Paru dans Quartier libre 129, automne-hiver 2023-2024
La carte postale ancienne provient de l’ouvrage de référence: Pierre Varcher & Jean-Pierre Keller, Saint-Jean-Charmilles entre hier et aujourd’hui. Une histoire de quartier, Genève, 2015, p. 121.
Au début du printemps, nous avons lancé l’appel à texte ci-dessous. Des autrices et auteurs ont répondu et proposent ainsi des textes sur le thème « le quotidien, ici et là ». Certaines personnes nous ont aussi envoyé des poèmes choisis dans des recueils aimés, que nous avons également semés.
Réaliser un jardin de poèmes à planter près de chez soi. Les textes, écrits pour l’occasion ainsi que cueillis dans des recueils, seront imprimés un à un et fixés chacun sur un fin piquet (le piquet pour la tige, le poème pour la fleur). L’ensemble sera planté dans un coin de terre dans le quartier de Saint-Jean. Ce « kit » pourra être reproduit en plusieurs exemplaires pour être planté aux endroits de la ville qui nous/vous viendront à l’esprit.
A l’invitation de la librairie C. Pages, les poèmes sont arrivés en vitrine en vélo-cargo le mercredi 14 juin, pour une dizaine de jours. Ils accompagneront le vernissage du livre Des carrés à la craie, par Anouk Dunant Gonzenbach, éditions Ouverture, qui aura lieu le vendredi 16 juin à 18h en présence de Maurice Gardiol, éditeur et de Lisa Mazzone, préfacière.
Lecture des poèmes de jardin au Codebar par Claude Thébert en présence de plusieurs poètes le mercredi 28 juin à 17h30
Vince Fasciani et le Codebar reçoivent les poèmes de jardin et invitent à une lecture au Codebar, 10 rue Elisabeth-Baulacre à Genève. Un immense merci à Carrefour-Rue&Coulou ainsi que Natacha d’avoir organisé ce très beau moment.
Ecoutez sur Radio Sans Chaîne (cliquer ici) l’émission réalisée par la fantastique Jeylie lors de ce riche événement! Elle dialogue avec Claude Thébert, Françoise Favre Prinet et Anouk Dunant Gonzenbach.
Photos au Codebar: Riccardo Willig
Les poèmes de jardin dans le jardin du temple du Petit-Saconnex, 11 juin 2023
Le 11 juin, les poèmes ont été installés dans le jardin du temple, en pleine vue des passants qui passent.
Le dimanche 2 juillet a eu lieu un « culte autrement » laïque à travers un dialogue vif entre la parole des poètes d’aujourd’hui et la parole millénaire et neuve des psaumes, avec Olga Grigorieva au piano.
Un jour, faire les commissions à la Coop du coin, même arriver jusqu’à la Coop du coin pour faire tes commissions te parait un exploit plus extraordinaire que de monter l’Everest par la face nord sans assistance et sans oxygène. Ce jour-là, tu es maman pour la première fois et tu sors pour la première fois toute seule avec ton bébé de six jours dans la poussette. Tu as franchi l’Everest.
Tu comprends petit à petit le bonheur d’habiter un quartier qui est un village, tu vas chez le boucher, au marché (en ce temps-là il existe encore), chez Tina, tu vois du monde, le monde admire ton bébé, les gens sont tous formidables, tu parcoures le Beulet dans tous les sens, tu passes du temps à la pharmacie, tu aimes les pharmaciennes, le boucher, Heinz et Danielle du marché, tu aimes les gens. C’est juillet, tu t’enhardis, tu te poses sur le rebord des voies couvertes, tu pousses doucement la poussette en avant et en arrière, tu regardes ton bébé dormir. Tu as de la chance, les smartphones n’existent juste pas encore, tu passeras tout ton congé à regarder le visage de ton petit bébé.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera comment fait le robot pour se gratter les jambes quand ses boutons le démangent car il a les bras trop courts.
Tu explores un peu plus loin, tu découvres le parc des roses, certains l’appellent le parc des chats, la vue sur la Bâtie, le Rhône qui n’en a que faire. Tu prends l’habitude d’allaiter au parc des roses. C’est si paisible. Tu manges un flanc au caramel au parc des roses, tu échanges des sourires avec les promeneuses, tu es protégée par l’ombre d’Ermenonville, par toutes les femmes plus âgées qui passent, par l’été de Saint-Jean. Tes yeux ne quittent pas ton bébé.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera comment c’est les poumons à l’intérieur d’un serpent.
Tu le portes dans l’écharpe, tu déambules au Promeneur solitaire, des tas d’enfants jouent dans la pataugeoire, dans les cabanes, au toboggan, tu entends les cris des enfants, tu écoutes ce bruit du monde, un des seuls qui vaille la peine, mais c’est encore trop tôt pour tout cela, tu remontes au parc des roses, tu allaites ton tout-petit.
Tu ne sais pas encore que plus tard, il te demandera si l’infini de un est plus petit que l’infini de deux.
Aujourd’hui, bien plus tard, entre ordres du jour et rendez-vous à prendre, entre rapports administratifs et sparadraps, entre deux coups de pédale, aujourd’hui que tu es devenue une tisserande du quotidien, tu aimerais bien prendre des morceaux de temps et les déplacer, revenir sur le banc du parc des roses, n’avoir rien à faire que de regarder cette vue et te consacrer entièrement à ce bébé. Tu as l’impression que tu as allaité le temps d’un point-virgule. Et dans ton cœur, tu remercies le parc des roses.
* Paru dans Quartier Libre n. 128, printemps-été 2023
Les cosmos ont séché sur pied Devant la maison, Je suis triste. Il faut dire que je ne les arrose plus, Parce que utiliser de l’eau pour arroser, en ce moment, Je n’y arrive pas, L’eau potable si précieuse. Les cultures ont brûlé Les vignes hachées Les cosmos secs et bruns pendouillent Et je suis triste. Les ados, autour, sont inquiets, Ils font tout ce qu’ils peuvent Mais ça ne change pas grand-chose, Et ça me rend triste, tellement triste, Et les glaciers fondent.
Depuis la nuit des temps, Depuis que le monde est monde, Ce n’est pas drôle, on est d’accord, Mais là on pourrait tellement.
Alors je vais replanter des cosmos Et les arroser A l’eau de pluie récupérée A l’eau du robinet, tant pis, Non, quand-même pas Et je vais regarder le quartier Les roses trémières Les toits végétalisés Tout ce qui est en train de pousser Tout ce qui est en train de se passer Dans le quartier
Et comme depuis la nuit des temps Et comme depuis que le monde est monde, Fortes et fières Les bras qui restent levés Imaginer, planter, dégrapper Parce qu’on prend les choses en main A l’échelle du quartier.
17 juillet 2022
Paru dans Quartier libre 127 – automne-hiver 2022-2023
Update printemps 2024: et ça continue! Développement toujours ci-dessous. Update de cette fin d’été 2023: le serpent grandit à nouveau! Développement ci-dessous.
*
25 juillet 2022: le début de l’histoire
Il ondule à Saint-Jean et grandit au fil des jours grâce à tout le monde: voici le serpent en galets peints du quartier. Sur une idée découverte à Jussy où se développe un rocksnake, voici le principe:
Chacune, chacun décore une petite pierre, un caillou, un galet et l’ajoute en déplaçant la queue, et on verra bien jusqu’où on ira! La participation est ouverte à tout le monde!
De la peinture et de la fantaisie, tout simple. Amusons-nous joyeusement en couleur! Lancé par un collectif du coin, habitant.es d’ici et des Ouches.
Partagez vos photos, votre créativité et vos idées: #serpentengaletsdesaintjean
Le serpent grandit: une famille du quartier a envoyé cette photo, une adorable petite main ajoutant son joli galet:
Le serpent est arrivé il y a un mois fin juillet 2022, il continue à grandir et tous les soirs on peut admirer de nouveaux galets ! Un atelier est organisé par le Forum 1203 samedi prochain 3 septembre dès 10h dans le cadre de La rue est à vous au Devin-du-Village, à votre imagination!
Les photos de l’atelier:
Début octobre 2022: le serpent a grandi de 20 cm à 20 mètres en huit semaines! A vos pinceaux, vos couleurs, vos idées, on va jusqu’où ?
Fin août 2023 Cela fait un moment que je me demandais quoi faire avec ces galets peints un peu décolorés, l’hiver avait passé par là. Tout enlever, les laisser? Le serpent a gardé fidèlement les poèmes de jardin depuis le printemps, puis les poèmes se sont envolés. Et puis un nouveau galet peint a fait son apparition, puis un autre (du coup comme une larme d’émotion dans mes yeux). Et puis un rallye familial a inclus un poste galets peints (quelle belle rencontre dimanche dernier). Et puis la jeune Paula aus Greifswald est venue nous rendre visite. Et puis je l’ai embarquée pour repeindre la tête du serpent, qui avait perdu ses couleurs. Et puis voilà, c’est reparti.
Septembre 2023 Cela se passe comme ça dans le quartier! Une meute de jeunes scout.e.s, louvettes et louveteaux, sont venus déposer leurs galets réalisés pendant leur séance de l’après-midi. Des adorables petites mains les ont soigneusement déposés, dans un bruissement de rires. Des taches de peinture partout, spécialement sur leurs petits nez!
Mars 2024 Ce second hiver du serpent a rendu à nouveau certains cailloux un peu pâlichons, mais ce reptile a une ascendance Phénix avérée. Une fin d’après-midi, en revenant du travail, je découvre de nouveaux galets super jolis, des fleurs, un poing levé. Alors je lui ai remis une tête (quelqu’un avait dû bien aimer celle repeinte par la jeune artiste allemande), et tout repart! On verra bien.
Des pigeons
des faisans
des tourterelles
un coq
trois ânes
quatre chèvres
deux ratons laveurs
un yack
deux moutons steppes et un petit
deux daims
un ocelot
deux lamas
cinq paons
et un éléphant.
L’éléphant, c’est Saphir. La liste, les animaux qui ont été mis aux enchères au zoo de Saint-Jean, le jeudi 21 février 1944. Il y en avait bien plus, au départ, des animaux, quand cinq années plus tôt le zoo a ouvert. Mais s’enchainent fièvre aphteuses, problèmes financiers, la guerre. Beaucoup d’animaux sont morts de faim, plus de viande pour les nourrir, la guerre rationne. Longtemps on a retrouvé leurs os, leurs crânes, leurs dents, à cet endroit du quartier.
C’était entre le Nant Cayla et la campagne
Masset, le zoo, une idée d’un certain Henry Larsen, un taxidermiste danois qui
travaillait au Museum de Genève. La plupart des animaux ont été donnés, les
pélicans par Pelikan, l’éléphant par le directeur originaire du Sri Lanka d’un
magasin situé en bas de la rue du Mont-Blanc, la Maison Turco-indienne Saphirs.
De la publicité pour sa bijouterie, le don de l’éléphant Saphir. Qui est venu
depuis Ceylan par bateau jusqu’à Marseille puis en train jusqu’à Genève.
Le
soleil tapait, à l’inauguration du zoo en 1935. Le journaliste de la Gazette de
Lausanne qui était là raconte la chaleur sur les huttes rouges aux toits de
chaumes, le soleil sur les palmiers tropicaux, les buffles qui cherchent de
l’ombre, les sangliers qui errent mollement.
L’éléphant de la liste en-dessus, c’est
Saphir. Mis aux enchères à la fin de l’aventure, quand le zoo a fait faillite.
Que devient un éléphant mis aux enchères, à Genève. Un éléphant c’est gros, même
si celui-ci est petit, mais Saphir a laissé peu de traces. Selon les récits,
deux paysans de Chêne-Bougeries l’ont acheté pour huit cent francs, pour
économiser de l’essence, deuxième guerre mondiale, un éléphant c’est une bonne
idée pour remplacer un tracteur et labourer les champs. Un harnais en cordage a
été fabriqué pour lui.
Mais l’animal ne comprend pas le patois, pas
l’anglais, pas le français. Impossible de le faire obéir. Selon les récits toujours, ses propriétaires le vendent au cirque
Knie. Si on cherche des traces de Saphir, rien. Pas de mention des acquéreurs
chênois dans les archives de la vente aux enchères, ni dans celles laissées par
le jardin zoologique. Pas d’informations dans la Feuille d’avis officielle,
rien dans les vieux journaux. Un éléphant, c’est gros, mais Saphir a laissé peu
de traces.
Ce qu’il reste, c’est une maison, aux
Eidguenots, construite avec les briques de l’enclos aux éléphants. Les gens
venaient se servir des restes des constructions, dans le quartier. Il y en a
qui ont récupéré le fumier d’hippopotame pour faire pousser des salades.
De Saphir, plus aucune trace. Peut-être que parfois, il se promène encore là, dans les terres au-dessus du Rhône, au milieu du décor africain dessiné au mauvais moment par un passionné que l’histoire a presque effacé. J’aime imaginer l’éléphant marcher nonchalamment avec à ses côtés, le petit garçon à la mèche en forme de jet d’eau.
L’objet se décline en couleurs pastel et goûts de l’enfance.
Ses concepteurs, évidemment malins, l’ont produit satiné, agréable à caresser,
le design super bien pensé. On dirait un petit stylo, d’ailleurs les parents et
profs pensent que c’est un petit stylo. Ou une nouveauté geek de jeune gamer,
qui donnerait presque envie de se mettre à jouer. Le tenir en main est déjà une
sensation qui fait plaisir. Il ressemble à tout sauf à ce qu’il est : la
nouvelle version de la cigarette électronique. Son nom : le puff.
Jetable, quasiment invisible à détecter, fumable partout en
continu, en classe, dans les couloirs du cycle, dans sa chambre. On se le
procure au kiosque en face de l’école primaire, au rayon sucettes. Une dizaine
de francs la pièce, 600 taffes, le vendeur n’est pas regardant sur l’âge de
l’acheteur, qui d’ailleurs le fauche souvent.
L’enfant, l’ado, suçote ensuite sans s’arrêter ce biberon,
qui contient 5% de nicotine. Puis il le jette à la poubelle en revenant des
cours, pas de risque que le parent tombe sur la cigarette électronique
rechargeable (ou le paquet de cigarettes de l’époque) planqué dans la pile de
caleçons. Quand il vape, pas de
fumée et les adultes autour n’y voient que du feu, on est en retard de trois
guerres comme d’habitude depuis que le monde est monde, et je suis en colère. C’est
comme d’utiliser les dernières découvertes de la psychologie pour rendre les
ados encore plus accros aux jeux en ligne, de développer cet objet diabolique
pour les rendre dépendants à cette substance psychotrope.
Le puff ne rentre pas dans le cadre de l’initiative « Oui à
la protection des enfants et des jeunes contre la publicité pour le
tabac » car ce n’est pas du tabac. Dedans (mais ce n’est pas fait pour
être ouvert, puisqu’on le jette après usage), il y a une batterie, une
résistance qui fait corps de chauffe, une petite led qui s’allume quand on
aspire et une sorte de ouate imbibée de sirop de glycol et de nicotine. Catastrophe
écologique.
Un biberon à la nicotine. On le tète sans pause et on le jette. Marshmallow et sirop de fraise, tétine et douceur, addiction et tête de mort.
Cette année, le sapin élargit les horizons. Partages de Noël
Par Anouk Dunant Gonzenbach
Depuis plusieurs années, le sapin à pommes à poèmes et à roulettes déambule dans les rues de Genève la semaine précédant Noël. Cette année, le cercle des mots s’élargit au-delà des poètes du cru, parce que l’esprit de notre ville est multiculturel.
Et que l’esprit de Noël, pour moi, c’est
créer des liens. Des
liens avec les personnes qui écrivent mais aussi avec les personnes qui
s’arrêtent devant le sapin pour lire les textes. Des liens brefs mais
authentiques. Quelques phrases, des sourires, et une compréhension immédiate de
l’instant qui se vit.
Cette année donc, le cercle des mots s’élargit. J’ai contacté la merveilleuse Sophie Frezza qui travaille à l’Université Ouvrière de Genève, et ai découvert les activités de cette institution. Lors de trois cours de français et d’alphabétisation, qui réunissent des personnes de tous horizons, des mots de Noël et de l’hiver ont été appris, dits, écrits. Et sont accrochés aux branches du sapin aux côtés de textes et poèmes d’auteur.e.s du coin. Peut-être que ces mots, comme des bougies, vont contribuer à éclairer les nuits de décembre.
Dimanche 19 décembre à 16h devant la Maison de Quartier de Saint-Jean: lecture de textes et thé, tout le monde est invité en toute simplicité!
Mardi 21 décembre: place du Bourg-de-Four
Mercredi 22 décembre: devant la bibliothèque de Saint-Jean
Jeudi 23 décembre: le matin sur la place de la Fusterie; l’après-midi devant la libraire du Rameau d’Or
Vendredi 24 décembre: devant la Coop de Saint-Jean
Si vous le souhaitez, vous pouvez participer en m’envoyant un texte ou poème de votre composition, jusqu’au 10 décembre prochain (maximum une demi-page)à l’adresse courrier@virusolidaire.ch. Ce texte sera imprimé et suspendu au sapin, qui sera chaque jour de la semaine précédant Noël présent à un endroit différent de la ville.
Noël 2020
Une rencontre a eu lieu devant l’UOG avec les participant.es:
Photo: Laurent Guiraud
Lecture des textes et partages autour d’un thé, 19 décembre 2021:
Pourquoi unsapin à pommes à poèmes et à roulettes ?
Pour
le Noël 2014 est née l’idée du sapin à pommes mobile, à l’origine dans le cadre
des événements de Noël organisés par l’aumônerie de l’Université de
Genève. Le sapin a accompagné ces Noëls pendant cinq années en roulant
dans la cité, distribuant des pommes aux passants et aux étudiants.
Il
a provoqué de beaux échanges, des dialogues surréalistes, des interpellations
amusées, un intérêt sincère. Sa simplicité a désarmé. On ne s’y attendait pas
du tout. Nous avons découvert qu’offrir une pomme et un sourire, souvent, c’est
juste ça, l’esprit de Noël.
En
2019, le sapin a ajouté des poèmes sur ses branches. Un dimanche après-midi de
décembre, nous nous sommes réunies, un bouquet de femmes, autour d’une table de
la Treille dans le cadre d’un laboratoire d’écriture pour une lecture de
textes; ces textes ont ensuite été suspendus au sapin avec des rubans. Ce sapin
à pommes à poésie à roulettes a circulé dans les rues de la ville, de la poésie
a ainsi été offerte aux passants pendant toute la semaine précédant Noël.
En 2020, il n’était pas possible de se réunir. Sur ce blog est alors né le projet du calendrier de l’Avent en poésie: un texte ou poème par jour, sur le thème du sapin, de la pomme, de l’étoile, de l’hiver ou de Noël, ou même de n’importe quoi, mais illuminé par une lumière positive, écrit par des autrices et auteurs différents. Suite à un appel a texte, un texte a été publié chaque jour sur le blog, comme une porte de calendrier à ouvrir. Puis chaque texte et poème a été imprimé et suspendu à un sapin à pommes ambulant tiré par un vélo qui a circulé dans les rues de Genève avant Noël.
Pourquoi des pommes sur le sapin ? petit retour historique
Simplicité.
Qui vient de loin, on n’a rien inventé. Voici un bref résumé, tiré du livre de
mon ancien prof de l’Uni François Walter et d’Alain Cabantous. Dès la fin du
Moyen Age, on met des végétaux aux fenêtres de maisons au milieu de l’hiver,
mais cela n’a encore rien à voir avec Noël, on se protège comme cela des
mauvais esprits, des sorcières et des démons. Puis on commence à disposer des
arbres dans l’espace public et le sapin est choisi, le seul qui est vert en
hiver, symbole de vie, et c’est plus joli d’avoir du vert qu’un tronc tout nu.
On
est alors en 1521 à Sélestat en Alsace, où les archives gardent la trace d’un
sapin coupé qui sert de décoration. Le sapin devient associé à la fête de Noël
et entre ensuite gentiment dans les maisons, et quand il n’y a pas de place, il
est suspendu au plafond.
Dès
le début, le sapin est décoré avec des belles pommes rouges (qui rappellent
aussi l’arbre de la faute d’Adam et Eve), des noix et des fleurs en papier. Le
18ème siècle voit un grand essor du sapin de Noël, le 19ème siècle est celui de
l’apparition des bougies. Les pommes sont encore là, parfois dorées, avec des
sucreries.
Le
sapin de Noël se répand en Europe du nord, et une romancière anglaise raconte
qu’en 1836 on vend à Vienne des sapins déjà ornés d’une pomme, d’un fruit sec
ou d’un pain d’épices. Selon la légende, l’année 1860 subit une mauvaise
récolte de pommes. Les artisans verriers inventent alors des boules en verre
soufflé pour les remplacer. A la fin du 19ème siècle, les boules et les santons
sont fabriqués en série et dès 1950 les décorations de Noël s’industrialisent
et deviennent plus uniformes.
Alors
les pommes sur un sapin, c’est un peu un retour aux sources, mais surtout c’est
simple et comme c’est beau.
Référence : Alain Cabantous, François Walter, Noël. Une si longue histoire…, Editions Payot & Rivages, Paris, 2016.